Petits arrangements avec l'éternité, de Eric Holstein, roman paru aux éditions Mnémos en septembre 2009.
300 pages, 22 euros.
La dernière cuvée de Mnémos est d’une qualité notoire ; j’ai touché quelques lignes d’une médiocrité confondante ici et là. Alors c’est sans déplaisir, et avec un bon a priori que je me suis tourné vers le dernier bouquin en date, tout séduit que je fus par le pitch et l’interview d’Eric Holstein lors d’une émission mémorable de la Salle 101, au cours de laquelle le fort sympathique bar Chez Habibi se mua éphémèrement en Paris Bercy un soir de concert de Rammstein.
Ce roman inaugure donc, en simultanéité avec la réédition revue de Le pire est avenir de Maïa Mazaurette, la nouvelle collection Dédales.
Eric Holstein est né en 1969 à Paris. Il est essentiellement connu en tant que chroniqueur et comme l’un des fers de lance du site internet ActuSF, dont il dirige la rubrique chroniques de littérature SFF, et des éditions actuSF - Les 3 souhaits, qu’il codirige avec Jérôme Vincent et Charlotte Volper. Il a également publié quatre nouvelles dans différentes revues, la dernière en date dans l’anthologie anniversaire « Retour vers l’horizon » de la prestigieuse collection Lunes d’Encre. Petits arrangements avec l’éternité est son premier roman.
L’histoire ? C’est celle de trois vampires : Eugène, un monte-en-l’air grossier et un poquito raciste et miso, tout amateur d’art qu’il soit, Grace, une poule gaffeuse et érotomane, Slawomir, un poivrot érudit bien qu’aux théories fantasques. Nos trois compères adoptent le leitmotiv « pour vivre heureux, vivons cachés » ; ils sont marginaux à des degrés divers. L’histoire démarre réellement quand Grace vient toquer à la porte d’Eugène, toute penaude : elle vient de révéler sa véritable nature à Lashandra, un millionnaire hindou, qui s’est mis en tête de devenir vampire à son tour. Devant le refus d’Eugène, Grace et Eddie, Lashandra en appelle aux Gen Ko Shikari, une secte hindou torturant les présumés vampires (nommés Vêtalas dans leur culture) car, pour eux, il s’agit une forme de vénération. Les vampires se rendent compte qu’ils sont dans un sacré pétrin et décident de négocier devant l’ampleur du danger. Pour accomplir le rituel devant transformer le bon richard en aspirateur à souvenirs, Slawomir a besoin d’une bonne dose d’éther, contenue en forte proportion chez le plus vieux des vampires, un certain Mikolaj, plus connu sous le nom de… Nicolas Copernic. Ah, deuxième problème de taille : les Gin Ko Shikari ne sont pas du genre à lâcher le morceau... En gros, planquez les gosses et les femmes enceintes, ça risque de déflagrer sec dans les artères de Pantruche.
Il s’agit donc d’une histoire de… Vampires. Ouais, super ! Bon, rassurons-nous, pas de la version ultra classique ou de certaines niaiseries romantico-gothiques à l’eau de rose ; sans fondamentalement inventer quelque chose de tout à fait neuf, Eric Holstein dépoussière le mythe pour en livrer une version plus personnelle et originale : ses vampires à lui ne craignent ni le jour, ni les gousses d’ail, ni les crucifix, ne sucent pas le sang, ne dorment pas dans un cercueil, ne se transforment pas en chauve-souris et ne passent pas leur soirée à jouer des sérénades au violoncelle sur le balcon avec une rose coincée entre les canines, à l’endroit d’une préadolescente radasse aux entournures qui kiffe l’emo parce que c’est hype. Ils sont presque tout ce qu’il y’a de plus humain ; rien ne les distingue des hommes hormis des facultés physiques et une longévité accrues. Surtout, ils se repaissent des émotions et des souvenirs de leurs proies ; les silhouettes humaines leur apparaissent nimbées de halos de diverses couleurs correspondant à des sentiments ou sensations, à partir desquels ils choisissent leurs proies. Le vampirisme ne se transmet pas à tout un chacun; il s’agit simplement d’une branche alternative de l’évolution. Certains peuvent être transformés, d’autres non. Et, autre fait marquant, ils parlent… argot. Une des marottes d’Eric Holstein, justement. Et ça se lit : c’est un raz de marée de termes argotiques plus ou moins évidents. Mais le tour de force, c’est qu’on ne s’en aperçoit pas ; tout est fait pour que dans le contexte, on comprenne le sens des mots inconnus ; on peut donc lire l’ouvrage d’une traite quasiment sans tiquer. Le style est donc globalement très argotique – et souvent tout à fait ordurier –, mais Holstein prouve aux détours de quelques paragraphes qu’il maitrise parfaitement un langage plus conventionnel. Le ton est acerbe, caustique et, pour quiconque se sent des affinités avec ce style, par instants résolument jouissif. Car l’argot est une langue vibrionnante, très orale, très musicale, bougrement vivante, véritablement passionnante. En ce sens, il fait écho aux propos de Benjamin Peret, selon lequel « l’argot témoigne de la tentation poétique dans la vie de tous les jours ». (Assertion tirée, pour ma part, du Bifrost #531, citée par China Mieville, qui donne à méditer.)
Autre marotte d’Eric Holstein : la marginalité. Ses héros-qui-n’en-sont-pas vivent volontairement à l’écart du fait de leur nature. Y compris au sein de leur caste de vampires – finalement relativement grand-bourgeoise et encroûtée –, les héros d’Eric Holstein détonnent dans le paysage. Tiens, justement, parlons-en, du decorum ! Eric Holstein nous fait arpenter les pavés d’une capitale que je qualifierais d’alternative, comme tiraillée entre deux époques, et qui offre à nos yeux le lot de monte-en-l’air, de tapins, de michetons, de marlous et autres énergumènes engoncés dans ses interstices. Et le tout baigne dans une ambiance de faubourgs cradingues, conserve ce petit côté glauque, sombre, voire malsain, qui imprègne le roman et absorbe son lecteur. Plus encore, par le biais de ses vampires, Eric Holstein nous offre à voir la nature humaine : ses personnages sont assez rustres, passent leur temps à s’engueuler, et alternent entre décarrade facile et morceaux de bravoure. Populo, et humain, en somme. La longévité des vampires permet également de s’interroger sur la durée et le sens de la vie ; ces vampires vivent des siècles et finissent par se lasser et se rendre compte de leur difficulté à s’adapter à un monde en perpétuelle mutation; à cet égard on peut citer une scène au cours de laquelle, par le biais de Grace, on voit les individus rongés par le temps et les scories d’une existence qui s’éternise. Parce que, comme le dit Eugène, « l’éternité, c’est long. Surtout vers la fin. » (Un salut à Woody Allen, au passage. Et peut-être à Kafka. Je sais pas, en fait.)
Le tour de force du roman d’Eric Holstein réside donc avant tout dans son style – un argot gouailleur et percutant – et son cadre – un Paris alternatif admirablement dépeint.
Cette ambiance est tellement réussie qu’elle éclipse un peu l’intrigue, au final maitrisée, prenante, ponctuée de bonnes vieilles algarades des familles et leurs lots de mandales dans la gueule et coup de lattes dans les abricots, avec même quelques pruneaux qui volettent dans l’air moite, alentours des chalands avinés adressant un regard supplicié vers la vespérale voûte céleste… mais finalement très convenue. Car si les personnages créés par Eric Holstein sont relativement originaux (que ce soit le trio vampirique ou la secte Gin Ko Shikari : on ne voit pas tous les jours une bande d’hindous déréglés en tant que grands méchants complètement frappadingues d’un roman…), le schéma narratif l’est moins. Absolument rien de rédhibitoire - ça pulse, ça valse, et ça pétarade dans les volières, mais on se dit qu’il manque encore à ce roman un petit peu d’ampleur.
Ne faisons pas la fine bouche pour autant : le premier roman d’Eric Holstein est hautement recommandable, et présage d’un fort bel avenir pour son auteur. A cet égard, je trouve personnellement dommage de ne pas voir plus souvent de bouquin, sortant - en partie - des sentiers battus et dotés d’une telle griffe stylistique. Test d’entrée réussi, pour ce qui constitue, assurément, l’un des ouvrages à lire de cette fin d’année 2009. Bienvenue donc, M. Holstein, de l’autre côté du miroir.
1. Eric Holstein a participé à ce dossier, donc je ne suis pas du tout HS. Et ça permet d’en placer une pour Bifrost, parce que ce dossier précisément, vous me pardonnerez le vocable de gougnafier, mais il déchire la culotte à mémé, quelque chose de sévère. Fin de la digression.







