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Petits arrangements avec l'éternité

 

Petits arrangements avec l'éternité, de Eric Holstein, roman paru aux éditions Mnémos en septembre 2009.
300 pages, 22 euros.

 

 

   

La dernière cuvée de Mnémos est d’une qualité notoire ; j’ai touché quelques lignes d’une médiocrité confondante ici et . Alors c’est sans déplaisir, et avec un bon a priori que je me suis tourné vers le dernier bouquin en date, tout séduit que je fus par le pitch et l’interview d’Eric Holstein lors d’une émission mémorable de la Salle 101, au cours de laquelle le fort sympathique bar Chez Habibi se mua éphémèrement en Paris Bercy un soir de concert de Rammstein.

Ce roman inaugure donc, en simultanéité avec la réédition revue de Le pire est avenir de Maïa Mazaurette, la nouvelle collection Dédales.

Eric Holstein est né en 1969 à Paris. Il est essentiellement connu en tant que chroniqueur et comme l’un des fers de lance du site internet ActuSF, dont il dirige la rubrique chroniques de littérature SFF, et des éditions actuSF - Les 3 souhaits, qu’il codirige avec Jérôme Vincent et Charlotte Volper. Il a également publié quatre nouvelles dans différentes revues, la dernière en date dans l’anthologie anniversaire « Retour vers l’horizon » de la prestigieuse collection Lunes d’Encre. Petits arrangements avec l’éternité est son premier roman.

   

L’histoire ? C’est celle de trois vampires : Eugène, un monte-en-l’air grossier et un poquito raciste et miso, tout amateur d’art qu’il soit, Grace, une poule gaffeuse et érotomane, Slawomir, un poivrot érudit bien qu’aux théories fantasques. Nos trois compères adoptent le leitmotiv « pour vivre heureux, vivons cachés » ; ils sont marginaux à des degrés divers. L’histoire démarre réellement quand Grace vient toquer à la porte d’Eugène, toute penaude : elle vient de révéler sa véritable nature à Lashandra, un millionnaire hindou, qui s’est mis en tête de devenir vampire à son tour. Devant le refus d’Eugène, Grace et Eddie, Lashandra en appelle aux Gen Ko Shikari, une secte hindou torturant les présumés vampires (nommés Vêtalas dans leur culture) car, pour eux, il s’agit une forme de vénération. Les vampires se rendent compte qu’ils sont dans un sacré pétrin et décident de négocier devant l’ampleur du danger. Pour accomplir le rituel devant transformer le bon richard en aspirateur à souvenirs, Slawomir a besoin d’une bonne dose d’éther, contenue en forte proportion chez le plus vieux des vampires, un certain Mikolaj, plus connu sous le nom de… Nicolas Copernic. Ah, deuxième problème de taille : les Gin Ko Shikari ne sont pas du genre à lâcher le morceau... En gros, planquez les gosses et les femmes enceintes, ça risque de déflagrer sec dans les artères de Pantruche.

   

Il s’agit donc d’une histoire de… Vampires. Ouais, super ! Bon, rassurons-nous, pas de la version ultra classique ou de certaines niaiseries romantico-gothiques à l’eau de rose ; sans fondamentalement inventer quelque chose de tout à fait neuf, Eric Holstein dépoussière le mythe pour en livrer une version plus personnelle et originale : ses vampires à lui ne craignent ni le jour, ni les gousses d’ail, ni les crucifix, ne sucent pas le sang, ne dorment pas dans un cercueil, ne se transforment pas en chauve-souris et ne passent pas leur soirée à jouer des sérénades au violoncelle sur le balcon avec une rose coincée entre les canines, à l’endroit d’une préadolescente radasse aux entournures qui kiffe l’emo parce que c’est hype. Ils sont presque tout ce qu’il y’a de plus humain ; rien ne les distingue des hommes hormis des facultés physiques et une longévité accrues. Surtout, ils se repaissent des émotions et des souvenirs de leurs proies ; les silhouettes humaines leur apparaissent nimbées de halos de diverses couleurs correspondant à des sentiments ou sensations, à partir desquels ils choisissent leurs proies. Le vampirisme ne se transmet pas à tout un chacun; il s’agit simplement d’une branche alternative de l’évolution. Certains peuvent être transformés, d’autres non. Et, autre fait marquant, ils parlent… argot. Une des marottes d’Eric Holstein, justement. Et ça se lit : c’est un raz de marée de termes argotiques plus ou moins évidents. Mais le tour de force, c’est qu’on ne s’en aperçoit pas ; tout est fait pour que dans le contexte, on comprenne le sens des mots inconnus ; on peut donc lire l’ouvrage d’une traite quasiment sans tiquer. Le style est donc globalement très argotique – et souvent tout à fait ordurier –, mais Holstein prouve aux détours de quelques paragraphes qu’il maitrise parfaitement un langage plus conventionnel. Le ton est acerbe, caustique et, pour quiconque se sent des affinités avec ce style, par instants résolument jouissif. Car l’argot est une langue vibrionnante, très orale, très musicale, bougrement vivante, véritablement passionnante. En ce sens, il fait écho aux propos de Benjamin Peret, selon lequel « l’argot témoigne de la tentation poétique dans la vie de tous les jours ». (Assertion tirée, pour ma part, du Bifrost #531, citée par China Mieville, qui donne à méditer.)

 

Autre marotte d’Eric Holstein : la marginalité. Ses héros-qui-n’en-sont-pas vivent volontairement à l’écart du fait de leur nature. Y compris au sein de leur caste de vampires – finalement relativement grand-bourgeoise et encroûtée –, les héros d’Eric Holstein détonnent dans le paysage. Tiens, justement, parlons-en, du decorum ! Eric Holstein nous fait arpenter les pavés d’une capitale  que je qualifierais d’alternative, comme tiraillée entre deux époques, et qui offre à nos yeux le lot de monte-en-l’air, de tapins, de michetons, de marlous et autres énergumènes engoncés dans ses interstices. Et le tout baigne dans une ambiance de faubourgs cradingues, conserve ce petit côté glauque, sombre, voire malsain, qui imprègne le roman et absorbe son lecteur. Plus encore, par le biais de ses vampires, Eric Holstein nous offre à voir la nature humaine : ses personnages sont assez rustres, passent leur temps à s’engueuler, et alternent entre décarrade facile et morceaux de bravoure. Populo, et humain, en somme. La longévité des vampires permet également de s’interroger sur la durée et le sens de la vie ; ces vampires vivent des siècles et finissent par se lasser et se rendre compte de leur difficulté à s’adapter à un monde en perpétuelle mutation; à cet égard on peut citer une scène au cours de laquelle, par le biais de Grace, on voit les individus rongés par le temps et les scories d’une existence qui s’éternise. Parce que, comme le dit Eugène, « l’éternité, c’est long. Surtout vers la fin. » (Un salut à Woody Allen, au passage. Et peut-être à Kafka. Je sais pas, en fait.)

 

Le tour de force du roman d’Eric Holstein réside donc avant tout dans son style – un argot gouailleur et percutant – et son cadre – un Paris alternatif admirablement dépeint. 

Cette ambiance est tellement réussie qu’elle éclipse un peu l’intrigue, au final maitrisée, prenante, ponctuée de bonnes vieilles algarades des familles et leurs lots de mandales dans la gueule et coup de lattes dans les abricots, avec même quelques pruneaux qui volettent dans l’air moite, alentours des chalands avinés adressant un regard supplicié vers la vespérale voûte céleste… mais finalement très convenue. Car si les personnages créés par Eric Holstein sont relativement originaux (que ce soit le trio vampirique ou la secte Gin Ko Shikari : on ne voit pas tous les jours une bande d’hindous déréglés en tant que grands méchants complètement frappadingues d’un roman…), le schéma narratif l’est moins. Absolument rien de rédhibitoire -  ça pulse, ça valse, et ça pétarade dans les volières, mais on se dit qu’il manque encore à ce roman un petit peu d’ampleur.

 

Ne faisons pas la fine bouche pour autant : le premier roman d’Eric Holstein est hautement recommandable, et présage d’un fort bel avenir pour son auteur. A cet égard, je trouve personnellement dommage de ne pas voir plus souvent de bouquin, sortant - en partie - des sentiers battus et dotés d’une telle griffe stylistique. Test d’entrée réussi, pour ce qui constitue, assurément, l’un des ouvrages à lire de cette fin d’année 2009. Bienvenue donc, M. Holstein, de l’autre côté du miroir.

 

 

1.       Eric Holstein a participé à ce dossier, donc je ne suis pas du tout HS. Et ça permet d’en placer une pour Bifrost, parce que ce dossier précisément, vous me pardonnerez le vocable de gougnafier, mais il déchire la culotte à mémé, quelque chose de sévère. Fin de la digression.

 

 

 

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Un vampire ordinaire

Cette chronique est déjà vouée aux gémonies sur ActuSF.
 
 
 
Un vampire ordinaire, de Suzy McKee Charnas, roman paru aux éditions Robert Laffont dans la collection Ailleurs & Demain en avril 2009.
  378 pages, 21 euros.
 

 
 
 
 
 
Suzy McKee Charnas est une auteure étatsunienne née en 1939 à New York, officiant principalement dans les genres de la Fantasy et de la Science-Fiction. Un Vampire Ordinaire est le seul roman traduit sous nos latitudes, aux éditions Robert Laffont dans la collection Ailleurs et demain. Et puisque la couverture ne l’indique pas forcément, le plus remarquable est tout de même que ce roman a remporté le prix Nebula dans la catégorie Novella / court roman en 1980. Suzy McKee Charnas a par ailleurs publié une quinzaine d’ouvrages ainsi qu’une poignée de nouvelles (dont Nibards, prix Hugo 1990, traduite dans l’anthologie Gare au garou chez Librio).

La vie agitée d’un vampire

Le roman raconte l’histoire d’Edward Weyland, professeur d’université spécialisé en anthropologie, ayant repris à son compte le programme d’un collègue lui permettant de mener des expériences en laboratoire sur les rêves. Archétype du savant reclus dans son labo d’ivoire, grand échalas aux tempes grisonnantes goûtant fort peu aux relations sociales, il n’en est pas moins doté d’un charisme magnétique, qui le rend capable d’envoûter un auditoire en une seule phrase. Et pour cause, il s’agit d’un... Vampire ! Un être surnaturel, donc, obéissant à ses propres codes et valeurs qui, on s’en doute, divergent de ceux du péquin moyen.

Permettons-nous de mettre de côté la quatrième de couverture ; j’y reviendrais ultérieurement. Un vampire ordinaire nous relate les péripéties de ce bon vampire balloté d’est en ouest des Etats-Unis, et qui voit son confortable quotidien de professeur célébré pour ses brillants travaux - entrecoupé de traques destinés à assouvir sa soif de sang -, chamboulé par la brusque découverte de sa véritable nature par une subalterne, Katje de Groot. Weyland survit de peu à la confrontation qui s’ensuit ; très mal en point, il est récupéré par des magouilleurs et secteux qui ont pour lui des projets pas franchement réjouissants…
 
Une vision personnelle de la figure du vampire
 
Et c’est ainsi que sont brossées, au travers de plusieurs scènes imbriquées – chacune correspondant à un chapitre – les pérégrinations de Weyland, du Cayslin College à Albuquerque. Et, en raison de cette bougeotte aiguë, les autres personnages demeurent tout à fait secondaires – hormis la psychanalyste et un mystique assez frappadingue – puisqu’ils n’apparaissent qu’au cours d’un chapitre. Cela nous laisse tout le loisir de nous concentrer sur la figure du vampire, ici diablement introspective. Traversant les époques grâce à de fréquentes et longues hibernations, il s’agit d’un prédateur, caché sous les traits d’une civilité un peu bourrue, doté d’un proboscis sous la langue à l’aide duquel il pompe le sang de ses victimes qu’il ne tue d’ailleurs que rarement. Il est également une certaine contre-figure de l’érotomane priapique ; seuls le guident son instinct de survie et les impératifs de la sustentation ; le sexe n’est même pas un à-côté, juste une frivolité qui pourrait le menacer directement, au même titre que la création de liens sociaux. C’est là l’une des clés du roman, qui se dévoile à partir de la seconde moitié : plus Weyland côtoie les humains, plus il court le risque de s’attacher à eux. Mais sa nature ne peut s’en accommoder ; sans sa ration de sang quotidienne, il est voué à dépérir. Il tente donc d’étouffer tout embryon de sentiment naissant, afin de ne surtout pas être pris de compassion pour ses proies. En un mot, le vampire ne peut et ne doit surtout pas s’humaniser, et se relègue lui-même aussi près que possible des confins de la marginalité.

Bien entendu, cela ne se fait pas sans mal, comme le montreront ses expériences avec la psychanalyste Floria Landauer, à laquelle il s’ouvre totalement – et, à un degré moindre, avec l’un de ses collègues à Albuquerque. La psychanalyste le confronte à une épreuve telle qu’il n’en avait encore jamais connue, et il doit se faire à la gestion de sentiments pour le moins ambivalents.

A ce sujet, je me suis fait surprendre par la quatrième de couverture : l’histoire entre Weyland et la psychanalyste Floria Landaueur ne dure en fait que l’espace d’un chapitre - environ un quart du roman ! Certes, Weyland ne pourra jamais se défaire du souvenir de Floria, mais cette partie du roman n’en est – justement ! – qu’une partie, tout aussi intéressante et bien construite soit-elle au demeurant, mais pas l’unique angle d’approche sous lequel considérer l’ouvrage.
 
Un ouvrage recommandable

La quatrième de couv’ indique par ailleurs que « Suzy McKee Charnas a totalement renouvelé, avec sensibilité, le thème du vampire ».

Pour ma part je trouve cette assertion un peu surfaite, mais me garderai bien d’émettre un avis tranché eu égard à la toute relative « ancienneté » du roman – presque 30 ans. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’une vision traditionnelle romantico-gothique éculée mais d’une vision beaucoup plus personnelle. Là où le roman de Suzy McKee Charnas se distingue, c’est qu’il se déroule, à peu de chose près, dans le quotidien le plus banal, et met en scène un être irrémédiablement confronté à sa propre altérité et à la solitude qui en découle - car il est et restera le seul de sa race. Au final, ce roman intimiste – et, effectivement, certainement pas dénué de sensibilité – se permet le luxe de se révéler finalement assez profond, intelligent et subtil pour captiver son lecteur.

Un roman, donc, qui, sans nécessairement constituer le dessus du panier d’une collection ayant produit quelques pépites, se révèle finalement bien plus qu’honorable et trouve sans peine sa place dans le cabas des ouvrages recommandables de la littérature vampirique.

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Baroudeur

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Baroudeur, de Jack Vance, recueil de nouvelles paru aux éditions Les trois souhaits (ActuSF) en février 2009.
  178 pages, 9.80 euros.
 

 

 

On ne présente plus Jack Vance, conteur et créature d’univers hors pair. C’est à la redécouverte de cinq nouvelles écrites entre 1951 et 1961 que nous convient les éditions ActuSF – Les trois souhaits. Evidemment, il est hors de question de se priver.

Dans la nouvelle ouvrant ce recueil, James Aiken, créateur d’effets spéciaux de son état, assiste dans l’hôpital du Dr. Krebius à la projection d’un conte russe, Vassilissa, dont l’héroïne ressemble comme deux gouttes d’eau à Carol Bannister, une jeune fille mystérieusement atteinte de cécité depuis le suicide de son père, soignée à l’hôpital grâce à un appareil optique fort peu conventionnel. Carol n’a pourtant jamais joué dans aucun métrage. Elle finit par s’ouvrir à Aiken, manifestement porteuse d’un secret qu’il n’est pas bon de dévoiler au grand jour.

Elle ne partait pas d’une mauvaise idée, cette nouvelle. Mais elle se révèle ultra prévisible et, en plus, les deux dernières pages sont, amha, pas crédibles, voire même assez ridicules – les répliques, mon dieu, les répliques ! Il flotte également un petit parfum suranné que j’ai fort peu goûté. On passe.

Personnes déplacées est une nouvelle intéressante, à n’en pas douter. Un jour, inopinément, des humanoïdes pâlots sortent par myriades d’une béance s’ouvrant au cœur d’un vallon sur les entrailles de la terre. Ils sont bientôt plusieurs millions à squatter les verts pâturages, et les dirigeants des grandes nations sont vite dépassés par l’épineux problème de leur relogement. Enfin… Disons plutôt qu’ils n’ont résolument pas envie de se mouiller non plus. Ce texte est livré sous une forme peu fréquente, puisqu’il s’agit de missives et coupures de presse. Et dans le fond, transcrit une parabole bien vue sur m’immigration, l’intolérance, la peur de l’autre (tiens, Brice H., si tu nous lis…). Un monde qui, parce qu’ « ici chacun désigne son voisin » dès lors que des difficultés s’imposent, est tout à fait représentatif de nous autres humains dans nos travers. On regrettera tout de même une fin trèèèès rapide, comme si Vance n’avait eu qu’une envie : jeter le stylo pour passer à la nouvelle suivante ; un épilogue, à cet égard, assez décevant, mais qui n’entache pas pour autant une nouvelle de bonne facture.

Bruit, sous la forme d’un journal, relate les quelques jours passés par un homme, échoué sur une planète mystérieuse où, dans un cadre bucolique, flottent quelques silhouettes évanescentes et résonnent faiblement d’énigmatiques airs de musique variant selon les jours et quatre soleils de différentes teintes. Mirage, ou formes de vie d’une toute autre essence, et par conséquent fondamentalement imperceptibles ? Une nouvelle au final très contemplative, sans intrigue, anecdotique pourrait-on dire, mais qui a le mérité de se révéler poétique et de dévoiler un cadre dépaysant et bien dépeint. Toujours ça de pris.

Et puis, loin au dessus du reste du recueil, la baroque et chatoyante Papillon de Lune, témoignant d’une imagination des plus fantasques. La nouvelle relate la quête de Thissel, chargé de mettre aux fers un assassin dangereux cabotant sur la planète Sirène. Intrigue banale, mais mes aïeux ! quel décor !!! Car ici, dans ce cadre lacustre rappelant Venise,  les autochtones ne s’expriment que par le chant accompagné d’un instrument de musique et portent en permanence des masques dont les apparats, étoffes et pierreries reflètent la condition sociale de leur porteur. La société est bâtie sur des rapports de hiérarchie très stricts allant jusqu’à l’asservissement – l’esclavage y est légalisé ­–, principe perceptible par le vecteur d’instruments investis d’un pouvoir symbolique puisque l’on utilise tel ou tel instrument  en fonction du registre de discours adopté, de sa position sociale vis-à-vis de son interlocuteur et de l’estime que l’on lui porte. Dire que lire une nouvelle prenant place dans un cadre si prodigieusement échafaudé est d’un grand agrément pour le lecteur relève de l’euphémisme le plus plat. Certes, j’ai toujours du mal avec les dialogues au moment où le danger atteint un pic (comme si, sa dernière heure venue ; il était naturel de déclamer « Fichtre ! Me voilà fait comme un rat ! »). On notera également que la splendeur du cadre et l’intelligence dont témoigne la création du peuple sirénien et de ses mœurs, peinent à masquer une intrigue des plus conventionnelles, certes pas mal fichue, mais loin de détonner – et ce, même si le final sort des sentiers battus. Mais bon, en ce qui concerne cette nouvelle, c’est avec plaisir que je passe outre ces deux défauts, parce que le cadre est sublime, le concept sirénien admirable d’inventivité et l’insurpassable incompatibilité des cultures qui en découle donne lieu à des scènes et un final peu communs et ma foi très bien vus. Papillon de Lune est la seule nouvelle de ce recueil qui mérite à mes yeux le statut d’incontournable, mais elle le mérite plutôt deux fois qu’une.

Le recueil se clôt sur une nouvelle exposant à nouveau un univers bien esquissé ; Briar Kelly, en volant le joyau précieux d’une confrérie de mystiques vénérant le dieu Han, se voit promettre par ceux-ci une agonie longue et douloureuse. Le seul moyen de s’en sortir est de franchir le portail qui l’emmènera dans une autre dimension, où siège une dodécacratie1 d’entités divines, dont le fameux Han… Une nouvelle pas mal troussée, mais là aussi, trop elliptique et incongrue dans son achèvement pour convaincre. Reste, comme d’hab’, un univers bien esquissé et un pouvoir d’évocation certain.

Un recueil un peu inégal donc, mais bien écrit, visuel et coloré,  doté de deux bons textes variant selon les goûts, témoignant en tout les cas – hormis la nouvelle d’ouverture, seule et unique que je qualifierai de résolument médiocre – d’univers admirablement dépeints et d’une authentique faculté d’évocation, deux traits caractéristiques de l’œuvre de l’auteur. Et, au dessus de tout cela, trône majestueusement la nouvelle Papillon de Lune qui justifie presque à elle seule l’achat de ce court volume fort peu onéreux dans lequel les amateurs des univers vanciens devraient trouver leur compte.

 

1.       S’cuzez, hein, mais la tentation du néologisme, tout ça…

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Djeeb le Chanceur


 NOTE : Cette chronique est également soumise à la vindicte populaire sur le site ActuSF, que naturellement vous connaissez tou(te)s !
 

 
Djeeb le Chanceur, de Laurent Gidon, roman paru aux éditions Mnémos collection Fantasy en juin 2009.
  276 pages, 20 euros.

 
 
 
 
 
 
 

Laurent Gidon, également connu sous nos latitudes forumesques / SFF sous le pseudonyme Don Lorenjy, est l’auteur de plusieurs nouvelles parues sous différents supports – à noter, sa présence au sommaire du prochain Bifrost. Après un premier ouvrage jeunesse, Aria des Brumes, paru en 2008 au Navire en pleine ville, Djeeb le Chanceur est son premier roman adulte, publié par les éditions Mnémos dans la collection Fantasy.

Des péripéties en foultitude

Djeeb est une sorte de ménestrel aventurier, esthète et poseur, épris de liberté, imbu de lui-même, rusé, couillu en diable et prêt à se foutre dans les situations les plus périlleuses parce que le danger, c’est de l’art. Ce goût prononcé pour les péripéties les plus osées le pousse à entreprendre un voyage vers Ambeliane, une ville mystérieuse et par là même propice à assouvir son besoin d’aventures. Pas décontenancé le moins du monde, après avoir échappé une première fois à la justice, Djeeb, par le biais de ses tours, gagne les faveurs d’une taverne tout entière, avant de se mettre – en compagnie du très versatile musicien Sagace Ingfreud – au service de Petral Herold, un aristocrate huppé ayant mainmise sur la puissante Guilde Maritime. Mais le faste des palais peine à masquer un entrelacs d’intrigues, auxquelles Djeeb se trouve irrémédiablement mêlé ; quand en plus, il se retrouve malgré lui en position presque affriolante avec la toute jeune fille de son amphitryon, il n’a plus le choix : il est contraint d’aider Herold dans ses luttes de pouvoirs, sous peine de se voir livré à une justice que l’on peut juger un peu trop expéditive. Mais, tout débrouillard qu’il soit, il demeure un simple pion sur l’échiquier, et le sort va se retourner contre lui, le livrant à l’opprobre des Grands d’Ambeliane… Pourchassé, la baraka naturelle et invraisemblable de Djeeb ne sera pas de trop pour le sortir de ce mauvais pas… Ainsi que Fran Thelisorn, ex épouse de Petral Herold, qui sent pointer comme un petit coup de béguin pour notre héros...

Un ouvrage stylistiquement abouti

Sur une trame qui n’a fondamentalement pas grand-chose de neuf, Laurent Gidon parvient à bâtir un récit prenant. Sa plume s’exprime sur un ton léger, mais finalement très travaillé, de sorte que le roman n’oublie jamais la forme. L’auteur adapte son écriture à son héros et à son propos. Il en sort un texte très plaisant à lire, d’un style original et fleuri – on pourrait même dire vibrionnant, dans le bon sens du terme
, et quelques paragraphes vraiment notables. Les différents vocables (architecture, musique par exemple) sont maîtrisés.
Pour aller plus loin, là où Laurent Gidon réussit un très beau coup, c’est que le style ne nuit pas à l’intrigue, mais la sert. La balance entre le fond et la forme est admirablement dosé, et atteint sans peine son point d’équilibre.

Le texte, écrit à la troisième personne, se concentre sur le personnage de Djeeb, point focal de tout le roman. On y partage les réflexions du principal protagoniste, qui dissèque tous ce/ceux qui l’entourent. Djeeb analyse tout en permanence ; l’apparence physique et les mimiques de ses semblables lui permettent de dresser un bref profil psychologique. Plus encore : certains airs de musiques et breuvages alcoolisés, sont conçus et décrits en fonction de la personne à qui ils sont destinés, et ce sont là des passages d’une lecture et d’un fond très agréables. Ce procédé, immersif, permet non seulement à chaque personnage d’être un peu plus qu’un simple élément de décor, au risque de parfois trop en faire – c’est le cas à certains moments pour Fran Thelisorn – mais en plus il sert le roman : Djeeb a déjà une chance de tous les diables, mais en plus l’observation de son environnement lui permet de se sortir de toutes les situations.

De l’art de l’influence

Le livre traite en particulier des thématiques de jeux de pouvoir et d’influence ; les personnages s’utilisent les uns les autres à peu près en permanence, en vue de satisfaire leurs desseins, que ceux-ci soient avouables ou non. Sagace Ingfreud passe sa vie à retourner sa veste, Petral Herold use de tous les moyens pour conserver son pouvoir… Même Djeeb est un personnage contrasté : altruiste par moments, il n’hésite pas non plus à sacrifier les gens qui ne lui sont plus utiles (pour investir Ambeliane promptement, il joue un sale tour à son équipage, le livrant tout entier à la justice de la Cité). La justice, justement, autre thématique récurrente, puisque Djeeb passe une grande partie du roman à tenter de s’y soustraire. Une justice froide, implacable, où l’influence et le charisme tiennent une place prépondérante, bien plus que la recherche du caractère avéré ou non de la culpabilité des prévenus. Une justice qui parvient même à convaincre les inculpés de la nécessité de leur propre mort… À noter également, la relative rareté des scènes de combats – de plus, celles-ci sont très brèves et, de fait, plus crédibles que de sempiternels esclandres de quinze heures sans pause amphétamines pour se revigorer les biceps…

Un très bon roman, mais un poil surfait

Néanmoins, Djeeb le Chanceur porte en lui les défauts de ses qualités. On regrettera ainsi par moment le caractère un peu trop surfait du roman, tant dans le fond que dans le forme ; je rends grâce à Laurent Gidon d’accorder une telle place au travail sur l’écriture, et il réussit globalement dans cette optique. Le problème est qu’à tant chercher la belle tournure, certaines phrases – voire paragraphes – deviennent lourds. Ne chipotons pas trop pour autant : ces quelques lourdeurs ne sont qu’un maigre tribut permettant à une plume très personnelle de s’exprimer. Du côté du fond, le parti pris est celui du burlesque : on ne s’étonnera donc pas du caractère quelque peu invraisemblable de certaines péripéties. Si la plupart fonctionnent – citons à cet égard une des scènes marquantes de l’ouvrage, une beuverie mémorable au cours de laquelle Djeeb signe sa propre condamnation à mort avec allégresse ; c’est loufoque, drôle et ça s’insère bien dans l’histoire
certaines peinent à convaincre l’achèvement miraculeux d’une petite balade aérienne grâce à un arbre en feu, par exemple, qui titille le lecteur du fait de son inutilité.
Tout existantes qu’elles soient, ces petites imperfections ne doivent en aucun cas occulter la qualité générale de l’ouvrage ; on tique occasionnellement, mais le met conserve toute sa saveur.

Un passage réussi vers le roman adulte

En définitive, Djeeb le Chanceur, s’inscrivant clairement dans la littérature de divertissement, est une lecture à conseiller, très plaisante, recherchée dans son écriture, et intéressante par bien des aspects. Ça tombe bien : il paraît que Laurent Gidon a l’intention de remettre le couvert, et l’on couvera d’un œil bienveillant les prochaines aventures sorties de son imagination – que Djeeb en soit le héros, ou non
.

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Le Guide des Fées

 
 
 
Le Guide des Fées, de Virginie Barsagol et Audrey Cansot, essai paru aux éditions Les Trois Souhaits (ActuSF) en avril 2009.
  141pages, 10 euros.
 
 
 
 
 
 
 


 

Quand j’ai appris que les Trois Souhaits comptaient éditer un guide des fées écrit à quatre mains par deux universitaires, je me suis dit que je serais obligé d’y jeter un œil (et donc, d’occasionner une nouvelle entorse à l’agglomérat de neurones censés représenter mon cerveau, car comme chacun sait, les universitaires sont de perfides et chafouins individus ne manquant jamais une occasion d’étaler leur science en des termes d’une abyssale abstrusion). Au final il s’avère que ce guide, co-écrit par les jeunes diplômées (bah oui, parce que comment dire, c’est pas la première image qui vous vient quand vous êtes confrontés au terme « universitaire ») Virginie Barsagol et Audrey Cansot, se révèle beaucoup plus plaisant et « récréatif » dans le bon sens du terme que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.

 

Loin de moi l’idée de faire un papier critique stricto sensu sur cet ouvrage, n’ayant sur les fées que des idées et connaissances par trop lacunaires. Plutôt vérifier si – et gare aux mimines si ce n’est pas le cas – l’ouvrage réussit dans l’objectif qu’il s’est fixé… euh… bon, okay, que je lui fixe – j’ai bien le droit de faire un peu mon dictateur, pas de raison, hein !… à savoir parvenir à faire appréhender à nous autres néophytes incultes et dégénérescents, le merveilleux (‘fin, pas toujours) monde des fées dans toute sa diversité.

 

Car oui, la petite ingénue, là, trois centimètres en ballerines et les bras levés, avec ses grands yeux verts et ses petites ailes, douée d’une vertigineuse cambrure et qui vient vous toucher le bout du nez avec l’étoile ornant sa baguette magique, est une impostrice ! Du moins, il ne s’agit que d’une des figures de la fée – et pas la plus intéressante ! C’est que c’est là l’un des fils conducteurs du Guide : nous faire découvrir, au travers de commentaires généraux et d’exemples de fées illustrant certains modèles, les différentes figures de la fée au cours des époques, le pourquoi du changement de ces identités…

 

L’ouvrage suit un ordre chronologique agencé par siècle, proposant pour chaque siècle un certain nombre de fiches thématiques liées entre elles. Le livre offre ainsi une navigation claire et aisée, d’autant que certaines redites (que l’amateur éclairé pourra trouver gênantes) permettent de ne pas perdre le lecteur néophyte. Au final, l’ouvrage s’avère plaisant à lire et ne tombe pas dans l’excès didactique. De plus, si complet soit-il, le guide fonctionne également comme un instrument d’ouverture, une invitation à poursuivre l’excursion de ces contrées féériques grâce aux propositions bibliographiques ponctuant chaque fiche.

 

Nos deux auteures ne se contentent pas d’un simple récapitulatif historique mais se proposent d’étudier la figure de la fée en tant que représentation féminine. Les fées revêtent ainsi des rôles divers et évoluant selon les époques. Tour à tour reflet de la femme dans une société au cours d’une période donnée, projection fantasmée du rôle que l’on voudrait voir attribué à la femme, figure émancipatrice voire révolutionnaire, il apparait bien vite que l’on ne peut réduire la figure de la fée aux vaines gesticulations de Clochette… Selon les auteures, la fée, certes muse pour les esthètes et les conteurs, peut se voir étudiée sous un tout autre versant : il existe également des mauvaises fées inspirant la peur, des fées destructrices, des fées investi d’un très important rôle politique (certaines, en effet, conseillaient les Puissants), des fées, surtout, intimement liées à la vie de chacun, exerçant une influence considérable sur le destin des individus – citons à cet égard les fées procurant des dons, ou les fées « tissant les toiles du destin », dont les figures précurseurs furent les Moires de la mythologie grecque.    

 

Par ailleurs, l’ouvrage se propose d’analyser la figure et le rôle de la figure féérique – en l’étayant d’exemples concrets ; on se retrouve ainsi embarqués en compagnie de Lilith, Mélusine, Morgane, Viviane, Concombre, Alcine et consorts – en la replaçant dans le contexte historique idoine, et ce de l’antiquité au XXIème siècle.

Fées amantes ou fées marraines au Moyen âge, dotées de grands pouvoirs, les fées y sont l’objet d’une entreprise de persécution de la part de l’Eglise, car fondamentalement incompatible telles quelles avec la Religion. L’Eglise s’acharne donc en vain à détruire la figure de la fée, ou à tenter de la  christianiser.

Le XVIIème, marquée du sceau d’un classicisme qui laisse peu de place aux figures chimériques ou merveilleuses, n’est guère favorable aux fées qui se trouvent cantonnées à certains cercles souvent féminins – notons que cette période voit l’écrit relatif aux fées s’enrichir de plumes féminines ! – de la Cour. Par ce que tout ce qui relève de la fantaisie est voué au mépris, la fée se trouve figure contestataire, de liberté et vecteur de critiques d’un siècle placé sous l’égide du rationalisme – qui aura peut être tout de même influé sur cette figure, le XVIIème siècle marquant l’arrivée de la femme-fée en lieu et place de la petite fée ailée.

 

Je vais cesser de déflorer ; on le voit, la figure de la fée est bien plus complexe à appréhender qu’on le penserait de prime abord, et c’est cette diversité des rôles et des angles d’approches qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage – et m’empêche d’en faire un compte-rendu succinct, et peut être même pertinent.

 

Certains passages, à l’occasion, sont cocasses, drôles, voire délicieux. Ainsi, p. 85 : « Bref, Tanzaï parvient à fourrer l’ustensile dans la bouche de la vieille fée Concombre (…) » (Ah bah bravo les filles !)

Cette scène, donc, relate comment le prince Tanzaï, suite à cette offense – l’ustensile en question est une écumoire, hein, je précise –, voit son sexe transformé en écumoire et, pour conjurer le sort, se voit contraint de passer une nuit torride avec la vieille fée libidineuse et frelatée doté d’un sex appeal proche de celui d’un dindon qui danserait le french cancan avec des bottes de fermière…

 

C’est ainsi une très bonne impression qui prédomine quand vient le moment de tourner la dernière page.

 

Bon allez, reste quand même un nombre de coquilles un peu trop élevé. Mais après tout, ce que l’on devait attendre du bouquin au premier chef, c’est qu’il nous ouvre les portes pour un voyage instructif et dépaysant – et, sans conteste, ce voyage le fut – qui nous donnerait l’envie de poursuivre avec d’autres ouvrages l’exploration du monde féérique. Essai transformé donc, et on ne peut qu’encourager la trinité de responsables éditoriaux des Trois Souhaits (là, je viens d’ailleurs de me dire qu’avec un nom pareil ils devaient immanquablement sortir ce guide tôt ou tard) à renouveler à l’occasion l’expérience sur d’autres thématiques…

 

Bon vent et que les fées soient avec vous ! (ouais parce que sinon vous êtes pas sortis de l’auberge...)

 
 
 

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La stratégie de l'ombre

 

 

 

La stratégie de l'Ombre (La saga des Ombres T.1), de Orson Scott Card, roman paru aux éditions L'Atalante / J'ai Lu en décembre 2007 (édition poche).
542 pages, 8,40 euros.
 

 

 

 

Suite à ma lecture de ses deux essais – parus aux éditions Bragelonne – relatifs à l’écriture dans nos genres littéraires de prédilection, je m’étais dit qu’il faudrait qu’à l’occasion je me plonge dans l’œuvre fictionnesque d’Orson Scott Card. Et quoi de mieux pour commencer que son cycle Ender, récompensé par le prix Hugo… (On notera à cet égard que pas moins d’une dizaine de prix littéraires différents jalonnent son parcours). Emballé, c’est pesé !

Bon, après, ceux et celles qui me connaissent savent que je suis, au mieux, étourdi à l’extrême, au pire, complètement con et définitivement irrécupérable. Bref, ce n’est qu’après avoir laissé trôner le livre quelques mois dans ma P.A.L. que je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas de la Stratégie Ender mais de la Stratégie de l’Ombre… Sombre crétin *automutilation et émasculation*.

Bref.

La Stratégie de l’Ombre, donc, est un spin-off, reprenant l’histoire de la Stratégie Ender – que je confesse ne pas connaître – en l’abordant du point de vue du « lieutenant » du sauveur-de-l’humanité-en-chef Ender Wiggin, j’ai nommé Bean.

Bean donc, gamin dont la chétivité n’a d’égale que la formidable intelligence, « grandit » dans les faubourgs de Rotterdam, où les gosses des rues se livrent une guerre sans merci, régie par la loi du plus fort. Bean, grâce à son intellect, parvient à intégrer une bande et à civiliser tout ce petit monde, ce qui lui vaut d’être repéré par la sœur Carlotta, nonne chargée – parmi d’autres – de courir le monde à la recherche des jeunes pousses les plus talentueuses, lesquelles sont envoyées à l’Ecole de Guerre où elles sont formées à repousser l’invasion future des Doryphores, aliens insectoïdes défaits par la Flotte Internationale par le passé, mais dont la menace plane toujours sur l’humanité.

L’ouvrage relate donc le parcours de Bean dans cette école, comment, gamin le plus brillant de son espèce, il gravit tous les échelons malgré les barrières érigées par sa malingre constitution physique et la crainte de ses enseignants devant cet enfant de quatre ans qui les mène en bateau… Car Bean n’est pas un enfant ordinaire, mais le fruit d’une expérience génétique menée illégalement par un savant déglingué : seul survivant de l’expérience, il dispose d’un intellect prodigieux et en constant développement, en contrepartie d’une espérance de vie très faible.

Mais, aussi formidable fut-il, Bean demeure dans l’ombre d’Ender Wiggin, autre gosse prodige, sur lequel la Flotte Internationale fonde tous ses espoirs dans la lutte qui se prépare. Bean, conscient de sa supériorité, va devoir composer avec Ender ; surtout, il se rendra compte bien vite que les officiers leurs cachent la vérité sur la guerre qui se prépare, qu’elle est peut être plus proche qu’on ne le pense et d’une toute autre nature…

Sans être un chef-d’œuvre, La Stratégie de l’Ombre n’en demeure pas moins un très bon roman, s’appuyant sur d’indéniables qualités. Orson Scott Card sait bâtir une intrigue, et plonger son lecteur dans l’histoire sans le lasser. Il en ressort un roman qui se lit vite et bien, et sans déplaisir.

La forme alterne entre troisième personne et première, lors de séquences nous plongeant directement au cœur des pensées de Bean. La SdlO témoigne ainsi d’une véritable profondeur psychologique et intellectuelle, au point de verser par instants dans l’excès. Ce qui n’est pas incohérent en soi : Bean est censé être un prodige d’intelligence ; mais cette tendance à poser dix mille questions par paragraphes devient lourde par instant ; elle est contrebalancée par quelques scènes d’action – comme les batailles d’entraînement, auxquelles ont pourra reprocher leurs redondances. Mais, le tout étant très correctement mené, on ne s’en offusque pas. Et, pour ma part, le parti pris fonctionne : la narration, souvent froide et mécanique, vient à l’occasion se tempérer de quelques sentiments assez frileux ; en ce sens, elle fait parfaitement écho aux interrogations de sœur Carlotta et des officiers après découverte des origines de Bean : un individu qui ne serait qu’intelligence pure, calculs et pragmatisme, doit-il être considéré comme humain ? Card parvient à adapter sa narration à son personnage principal, ce qui n’était pas nécessairement gagné d’avance. Pari réussi, et c’est là sûrement la réussite majeure du roman.

Bien construit, bien mené, bien écrit, La SdlO est un livre à conseiller même si il n’est pas exempt de défauts, d’incohérences ou de points que l’on pourrait qualifier de litigieux. Ayant trouvé l’ouvrage de bonne facture et surtout, n’ayant pas lu Le cycle Ender, je préfère balayer d’office l’argument alimentaire que laisse présager tout spin-off. En revanche : Card est mormon de confession, comme chacun ne le sait pas forcément, et effectivement, le propos religieux est bel et bien là, et déborde un petit chouïa de l’œuvre de fiction ; mais libre à chacun de se faire son idée là-dessus, et puis c’est quand même pas l’Apologie Prosélyte du petit Jésus fils de Marie et du Tout-Puissant non plus. Par ailleurs, tout justifiés qu’ils soient par l’intrigue, le style froid et l’ambiance – une école où l’élitisme est érigé en vertu et où le sort de la guerre repose sur des enfants de six ans, tout de même ! – peuvent déstabiliser.

On va ajouter deux trois incohérences – que Bean ait une motricité et un intellect surdéveloppés, c’est une chose, mais ça ne m’explique pas comment, à un an, il peut soulever le couvercle du réservoir des chiottes et survivre tout une nuit immergé jusqu’au menton dans l’eau glacé ! – et c’en est fini.

Bon, ça, c’était pour justifier ma tendance à l’enculage de mouches.

Passons outre ; la stratégie de l’ombre est tout à fait recommandable, et même plus. Parce que Orson Scott Card sait raconter une histoire, et parce qu’il a su adapter son écriture à son personnage principal. Parce que Bean, au début aussi chaleureux et émotif que l’ordinateur sur lequel je tape cette chronique,  nous est rendu attachant du fait de la conscience de sa différence et la solitude qui en découle. Parce que le roman est intelligemment écrit, et revêt une incontestable portée philosophique et psychologique – ne serait-ce que par le questionnement vis-à-vis de l’altérité qu’il induit.

Pour toutes ces raisons, la Stratégie de l’Ombre est assurément un livre à lire, et duquel on aurait tort de passer à côté.

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Dehors les chiens, les infidèles

Ahah, un roman dont je voulais toucher deux mots – ça tombe mal, ma lecture n’en est plus tout à fait récente. Pas grave, on va jouer aux équilibristes, et en cas de digressions j’offrirais généreusement ma gorge juvénile au nœud coulant pour absoudre ces péchés…

 

 

Dehors les chiens, les infidèles, de Maïa Mazaurette, roman paru aux éditions Mnémos en octobre 2008.
296 pages, 22 euros.

 

 

 


 

Maïa Mazaurette, 30 ans tout juste et journaliste de profession, bien connue sur la websphere grâce à son blog sur lequel elle aborde des sujets légers pour ne pas dire grivois, s’est fait remarquer par des ouvrages tels que La revanche du clitoris. Dehors les chiens, les infidèles, publié chez Mnémos dans la collection Fantasy, constitue sa première incursion dans la SFFF. Autant dire que, surtout au vu des bons échos, j’attendais de pied ferme un roman qui s’éloignerait quelque peu de ses habituelles trivialités – pas forcément désagréables au demeurant. Surtout avec un titre pareil, qui sort pour une fois des sentiers battus et rerebattus.

 

L’histoire prend place dans, on va dire, notre moyen âge (il est fait allusion à la chrétienté, aux Juifs, à l’Inquisition… J’ai un peu de mal à parler d’uchronie, du fait de l’absence de repère géographique ouvertement Terrestre, mais bon, les étiquettes, après tout, on s'en tamponne le front avec une queue de lapin, comme disait ma regrettée professeur d"histoire).

 

Le destin du monde s’est trouvé chamboulé par une grande Guerre entre les forces d’Auristelle – des croyants pour le moins fanatiques – et de l’Occidan Noir – les infidèles ou mécréants, dirigés par l’Antépape. Ces derniers ayant forcé leur avantage, le monde s’est trouvé plongé dans les ténèbres perpétuelles ; l’humanité a partiellement dégénéré : au mieux, les hommes se sont amaigris et ont pris un teint hâve ; d’autres ont carrément mutés, acquérant de nouveaux membres humains ou bestiaux, et se trouvant ainsi voués à l’opprobre d’Auristelle quand ces tares deviennent trop voyantes, car symbole de la marque de Lucifer. Dans cet environnement crépusculaire et chaotique, cinq adolescents sont envoyés tous les cinq ans dans une quête désespérée pour ramener l’Etoile du Matin, artefact ayant appartenu au héros Galaad et censé ramener la Lumière sur le monde. Ces « élus » sont nommés Quêteurs, et revêtent des statuts véritablement complémentaires : Guide, Inquisiteur, Garant de la Royauté, Espion et Sentinelle. Nous suivons donc dans leur périple Spérance, Astasie, Cyférien, Vaast et Lièpre – j’en profite pour confesser l’agréable consonance de ces prénoms, et de tant d’autres, qui ont en plus le mérite de s’écarter des stéréotypes de la fantasy). Infiltré dans l’antre de l’Occidan Noir pour y recueillir des documents susceptibles de les aider dans leur quête, ils sont trahis par un autre groupe de Quêteur. Tandis que les armées de l’Occidan Noir marchent sur Auristelle pour récupérer les documents subtilisés – manifestement cruciaux –, le groupe de Spérance se rendra compte que l’Histoire officielle fut pour le moins maquillée, et que les ennemis ne sont pas toujours ceux que l’on croit…

 

Ce roman, très fluide, brasse au final pas mal de thèmes et de choses, et dévoile page après page une véritable richesse. La première réussite du roman tient dans la construction des personnages. Ce n’était pas assez pour Maïa Mazaurette que de les rendre intéressants, crédibles, fouillés, elle se permet en plus le luxe de les faire évoluer – je veux dire, évoluer vraiment. Que ce soit dans leur personnalité (hormis pour Astasie, figure la plus implacable, parfaite incarnation de l’Inquisition) ou, à plus forte raison encore, dans les relations qu’ils entretiennent les uns vis-à-vis des autres (particulièrement à partir de la dissolution des Quêteurs, prélude à des relations totalement nouvelle maintenant que la Quête, ciment de leur unité, est considérée comme achevée). Des personnages froids, cruels par moments, plus ou moins fanatiques mais fanatiques toujours, avec lesquels on entre rarement en résonnance ; et pourtant, l’auteure parvient à les rendre attachants, de sorte qu’on veut savoir ce qui va leur arriver.

La trame est intéressante et se suit sans déplaisir – on notera cependant que l’alternance entre les points de vues de plus de cinq personnages rend le tout assez décousu, même si Maïa Mazaurette ne perd jamais le fil de son récit.

 

Le fanatisme religieux apparaît en point d’orgue des thématiques abordées. Les forces d’Auristelle sont tellement absorbées dans leur foi qu’elles n’hésitent pas à commettre les pires atrocités au nom du Seigneur ; c’est le cas à plus forte raison – on s’en serait douté – pour l’Inquisition, et à cet égard, une scène poignante entre Astasie et un nouveau-né malformé révèle parfaitement jusqu’où peuvent aller ces exaltés au nom de leur foi.

Autre thème qui en découle, l’aryanisme, la recherche patentée de la pureté de la race. Pour les gens d’Auristelle, la moindre tare physique révèle la marque de Satan – on est donc en phase avec certaines « idées » qui prévalaient dans le monde médiéval. Cet état de fait est propice à une lutte de l’intérieur intéressante à suivre entre les « gens normaux » et les « malformés », et qui influera ipso facto sur la fin du conflit opposant Auristelle et l’Occidan Noir. Le personnage de Cyférien, tiraillé entre les idéaux de la Quête, son extraction royale d’une part, et sa nature « malformée » d’autre part – il est doté d’une tête de chèvre et de yeux vairons – se trouve naturellement placé au centre de cette lutte ; et cette position va l’amener à évoluer radicalement, ce qui en fait, sûrement, le personnage le plus complexe et le plus intéressant.

La vérité historique et sa recherche, enfin. Au fur et à mesure du récit l’on se rend compte que les hauts faits du héros Galaad se sont peut être bien accommodés avec la réalité, et quiconque s’obstine dans cette quête se voit confronté, au mieux, au mur du silence, au pire, à une justice pour le moins expéditive. On ne limitera d’ailleurs pas ce thème vérité/mensonge à la seule histoire : les liens entre les personnages l’explore également – citons à cet égard le vrai/faux lien de parenté entre Vaast et Astasie. La politique, comme souvent, est également le berceau du mensonge. Sous couvert de combattre l’obscurantisme et les ténèbres perpétuelles, on se rend compte assez vite qu’en réalité, les plus hautes instances ecclésiastiques s’en accomodent fort bien.

 

Pas de manichéisme de bas étage dans ce roman ; si Auristelle et l’Occidan Noir représentent bien deux extrêmes opposés, cette séparation ne se fait pas selon le référentiel du bien et du mal – ou alors, comme je m’en suis fait la réflexion, ils sont presque tous mauvais mais de différentes manières. Au final, on le voit, le tableau dressé des forces d’Auristelle et des principaux protagonistes n’est pas idyllique. Ca tombe bien, parce qu’en fait, on ne voit pratiquement qu’eux ; l’Occidan Noir est très peu dépeint, on se concentre beaucoup plus sur les dissensions, les luttes d’influences et les tromperies des différents groupes d’Auristelle, ce qui donne au roman une complexité bienvenue.

 

En résumé, un roman sombre, foisonnant et original, à l’intrigue soignée et ponctuée de rebondissements. Maïa Mazaurette réussit son entrée en fantasy avec brio, et je gage que même les plus récalcitrants au genre pourront lire ce livre sans le vouer aux gémonies – et même, disons-le, en l’appréciant.

 

 

(Rappelons également que sortira bientôt dans la nouvelle collection Dédales, une nouvelle mouture du Pire est avenir, déjà publié chez Jacque Marie Laffont en 2004, mais manifestement (?) fortement revue et corrigée.)

 

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A l'orée sombre

Chronique passée à la postérité et soumise à l'opprobre universel sur ActuSF

 

 

A l'orée sombre, d' Elisabeth Ebory, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d'Encre en mars 2009.
264 pages, 20 euros.

 

 

Elisabeth Ebory s’est fait connaître en publiant depuis quelques années des nouvelles sur différents supports, notamment dans diverses anthologies des défuntes éditions de l’Oxymore. Après une nouvelle dans l’anthologie Aube & Crépuscule, elle publie son premier recueil aux éditions Griffe d’Encre, sous une jolie couverture signée Amandine Labarre.

Originalité et redondance

Au menu de ce recueil, donc, treize nouvelles dont dix inédites, organisées selon un plan en trois parties, aux titres évocateurs : Le crépuscule des fugues, Dans les branchages, le souffle noir et Légère musique de pluie.

Du recueil émergent quelques thématiques récurrentes : l’emploi de personnages relativement jeunes et en panne de repères, celle de la solitude, de la fuite dans toutes ses dimensions (fugue dans Qu’il neige, projection dans un univers fantasmé dans À l’assaut...) ou de la distorsion de la réalité ; car cette orée sombre, c’est aussi celle de la frontière entre la réalité et le rêve, parfois bien ténue… Certaines figures classiques – des fées, des dragons, des elfes – sont reprises mais l’auteure en livre des versions assez personnelles, et pas franchement bienveillantes.
Les nouvelles se déroulent dans un environnement urbain nocturne, hormis deux trois écarts en pleine nature. L’ouvrage est plus varié en ce qui concerne le sexe des personnages principaux ; de même, la narration alterne entre la première et la troisième personne, y compris parfois au sein d’une même nouvelle. Hétérogène sur la forme, À l’orée sombre l’est un peu moins sur le fond. La tonalité d’ensemble est plutôt sombre et la plume d’Elisabeth Ebory très fluide, agréable à lire en dépit d’une tendance à la répétition – manifestement volontaire mais quand même un chouïa trop usitée. L’auteure développe son univers personnel par le biais d’une écriture introspective, elliptique, lyrique et onirique. Certaines tendances esthétiques sont reprises en filigrane le long du recueil : c’est le cas des nuances chromatiques, ainsi que de l’encre, par exemple ; cela concourt à la création d’une atmosphère particulière, mais d’aucuns pourront regretter leur utilisation à outrance.

De bonnes trouvailles

Au rayon des nouvelles qui se détachent par leur qualité, signalons Qu’il neige, nouvelle d’introduction, dans laquelle un adolescent mélancolique est attiré par l’appel d’un Elfe mystérieux niché dans les arbres du parc voisin ; phénomène qui lui rappelle curieusement la trame d’une BD appartenant à son père… Une très belle entrée en matière, à la chute un poil prévisible mais globalement bien traitée, illustrant efficacement le contenu du recueil.
Avec Our Paradise nous nous retrouvons au cœur d’une forêt où des créatures ombrageuses sortent la nuit pour « cueillir des choses qui brillent », un jeune homme mutique attend inlassablement l’arrivée d’une « fée ». Un texte un brin elliptique mais réussi dans l’ambiance et le décor qu’elle pose.
Dans Rêve, c’est une jeune étudiante enferrée dans une morne routine qui s’évade par ses rêves. Dans l’un d’entre eux, elle rencontre un jeune homme avec qui elle part en balade sur les cimes de l’arbre-étoile… Une nouvelle reposant sur un effet miroir et qui, par sa douceur, contraste avec le reste du recueil.

La dernière partie – Légère musique de pluie – est peut-être la meilleure de toutes : Alexeï/Cendre met en place une trame fourmillante au milieu d’un décor fait de pluie et de miroirs brisés laissant échapper leurs "occupants". Ici aussi, la nouvelle prévaut par son ambiance.
Dans Un soir, comme on embrasse, un chanteur déchu, son groupe et un fan qui les suit partout vont donner un concert dans une ville assez étrange. Elisabeth Ebory y exploite la figure de la fée ravisseuse. Une nouvelle intéressante par son décor et la relation qu’entretient le jeune homme vis-à-vis du chanteur.

ContrAverses achève le tout sur une bonne note, en proposant une course poursuite entre deux femmes et un jeune homme, les premières voulant priver le second de pouvoirs magiques qu’il ne maîtrise pas. Dans cette nouvelle, les protagonistes peuvent à loisir remodeler physiquement le décor, et la magie est perceptible aux initiés par l’intermédiaire de volutes d’encre ondulant au sein des artères de la ville.

A l’arrivée, un bon recueil malgré quelques menus défauts

Alors, évidemment, ce premier recueil n’est pas exempt de défauts. L’ensemble s’avère un peu trop redondant, et il nous arrive de buter sur une répétition ou une comparaison pas tout à fait pertinente. Deux trois nouvelles sont plus abstruses ou anecdotiques – c’est le cas de La première aurore du nord ou de Nuit d’été – mais l’ensemble est de bonne facture. L’intérêt principal réside dans les ambiances façonnées par Elisabeth Ebory, très visuelles et réussies ; certaines nouvelles happant littéralement le lecteur. Du fantastique sombre, intimiste, introspectif, qui dévoile une plume très personnelle, et à suivre dans ses futures productions.

Notons également qu’A l’orée sombre relève d’une ligne éditoriale plutôt en marge : la publication d’un premier recueil d’une toute jeune auteure française œuvrant dans le domaine du fantastique est un fait plutôt rare, de nos jours… Et par voie de conséquence, à cautionner, surtout quand il s’agit – et c’est le cas – d’un bon livre. Ne boudons pas notre plaisir, donc !

 

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Le Diapason des mots et des misères

Le Diapason des mots et des misères, de Jérôme Noirez, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d'Encre en mai 2009.
235 pages, 20 euros.

Jérôme Noirez, musicien et écrivain né en 1969, s’est fait remarquer (nominations au Grand Prix de l’Imaginaire, au prix Merlin, au prix Imaginales, lauréat du Prix Bob Morane 2007) par plusieurs nouvelles publiées dans des anthologies et revues diverses, des ouvrages jeunesse, d’autres plus adulte : la trilogie Féeries pour les ténèbres (Nestiveqnen) et l’excellent Leçons du monde fluctuant (Denoël Lunes d’encre). Ayant souvenance de l’immense plaisir qui m’avait étreint à la lecture des tribulations de Charles Dodgson dans une colonie imaginaire originale où se côtoient vivants, morts et esprits, j’attendais avec une certaine impatience ce recueil publié aux éditions Griffe d’Encre - très recommandable pour la qualité de leurs ouvrages mais aussi pour une ligne éditoriale qui offre une chance à de nombreux jeunes auteurs.

Autant crever l’abcès de suite : affirmer qu’il s’agit là d’une réussite relève de l’euphémisme.

Le recueil s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle je n’ai pas réussi à rentrer, qui m’a parue assez absconse. Ca parle de djinns et de pétrole. Après, c’est la déflagration.

Un mot tout d’abord sur l’écriture de Jérôme Noirez : une plume qui n’appartient définitivement qu’à lui-même, vecteur d’une prose rebutante et alambiquée par moments mais admirablement ciselée. Une grosse maîtrise des genres – il passe allègrement du lyrique à l’argot familier – et des vocables – certains passages concernant les retranscriptions sonores, un des thèmes formels récurrents de l’ouvrage, sont proprement édifiants. Un jeu constant sur les mots : avec lui aux commandes, faire chauffer le dictionnaire n’a rien d’une panacée, et c’est d’ailleurs le propre des grands auteurs que de nous emmener dans leur giron sur un chemin stylistique qu’eux seuls semblent avoir tracé.

Passées ces considérations formelles, intéressons nous au fond. Les nouvelles sont variées, tant dans les décors que plante Jérôme Noirez – on pérégrine du Japon à l’Italie en passant par la République Tchèque – que dans les genres explorés – de l’horreur du triptyque Contes pour enfants mort-nés à l’absurde d’un Feverish Train, en passant par le délire pur d’un L’apocalypse selon Huxley. Le tout alterne entre le sombre - glauque – triste, le grotesque  et le franchement désopilant – lié justement au traitement du registre de l’absurde et à des tournures savamment ciselées – mais même là, l’humour peut être morbide, grinçant, et laisser en bouche un goût assez amer. Je signale par ailleurs que les auteurs pouvant se targuer d’être réellement drôles dans leur écrits ne sont pas pléthores. Jérôme Noirez, lui, en fait partie. Naturellement, je ne me sens pas de commenter toutes les nouvelles – et d’ailleurs ça vaut mieux, vu les conneries et aberrations que je pourrais proférer. Mais de l’ensemble, d’un très bon niveau général, émergent quelques pépites, au sujet desquelles je vais toucher deux trois mots.

En premier lieu, L’Apocalypse selon Huxley, nouvelle – initialement parue dans le recueil Ouvre-toi, acte de naissance des éditions Griffe d’Encre – que j’ai eu le plaisir de découvrir. Un gros, gros, gros trip complètement barré, manifestement pondu sous l’influence de substances un peu trop psychotropes. C’est déjanté, cradingue, drôle et, en bref, une véritable réussite. Ce n’est pas pour rien que Catherine Dufour, sous une mue de préfacière qu’elle avait revêtue pour l’occasion, en fait le chef d’œuvre du recueil.

La ville somnambule, ensuite, un récit beaaaaauuucoup moins drôle, narrant la quête d’une héroïne partie chercher, dans une île peuplée de fous, son amant qui vient de céder, sous l’emprise d’une secte,  aux douces sirènes de l’auto-émasculation. Ce texte prévaut par les scènes d’introduction et de conclusion, l’atmosphère mise en place, les personnages hauts en couleur – les fous, ou les Sokols, gardiens de l’île déguisés en vautour et maintenus dans un état hypnagogique – le traitement du thème de la folie, notamment dans l’espèce de chute qui conclut le récit, et par la critique des mouvements sectaires conduisant leurs affidés vers des perspectives pas franchement réjouissante. ‘Paraît que ce récit est inspiré d’une vraie secte, et d’évènements réels. Rien que d’y penser, ça fait rêv… Euh, ça me fouaille dans l’entrejambe, mais alors quelque chose de très sévère…

Ces deux textes sont à mon sens les meilleurs du recueil. Derrière, d’autres nouvelles tirent leurs épingles du jeu.

Kesu, le gouffre sourd. Le Japon, un musicien, trois vies sur le point de basculer. Un très bon texte, dans lequel la musique joue un rôle prépondérant.

Feverish Train et La Grande Nécrose, deux textes jouant du grotesque. Le premier narre le semblant d’enquête d’un détective sur la disparition d’un fétiche dans un train parcourant un bayou. Le second relate l’arrestation, pour détournement de mineure, d’un professeur de musique par deux flics catastrophiques, clin d’œil aux Dupond-t et archétypes du beauf’, le tout dans un univers où les morts ne sont pas enterrés mais pourrissent au soleil à chaque coin de rue. Deux très bons moments de lecture.  

Shirley’s doll, très courte nouvelle dans laquelle les poupées s’animent et pensent suite à l’intrusion d’insectes dans leurs "corps".

Ce sont là mes coups de cœur personnels. Le reste se lit avec plaisir, malgré deux trois nouvelles qui ne m’ont guère parlé, pour des raisons sûrement subjectives et puis, de toute façon, c’est le propre de tous les recueils, hein.

Quoiqu’il en soit, cet ouvrage est à recommander chaudement, et quand vient le moment fatidique de tourner la dernière page, on s’arrête, on fronce les sourcils, on se gratte l’occiput avant de secouer deux trois fois la tête, et on attend – déjà ! – avec impatience la prochaine publication du bonhomme. Chapeau bas.

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En guise d'intro...

Ami-e-s de la littérature, bonjure !

 

 

Bienvenue sur ce blog dédié – entre autres – à l’un de mes passe-temps favoris : la lecture !

 

Ce blog, donc, est investi d’une double fonction :

 

Tout d’abord, très prosaïquement, il servira d’exutoire pour ma plume vibrionnante. C’est toujours pour moi un réel plaisir d’écrire, un véritable besoin, et ce blog aura vocation à être l’un des supports par lequel je pourrais assouvir ma soif.

 

Mais surtout, plus largement, il répond à l’envie qui préside à tout commentaire d’une œuvre littéraire : faire partager son opinion sur un livre et, si possible, instituer une discussion – voire un joyeux étripage – entre lecteurs. Aimer un livre, et vouloir donner au plus grand nombre l’envie de se plonger dedans ; ne pas aimer, le cas échéant et, dans la mesure du possible, ne pas dézinguer à tout va le travail de l’auteur dans un élan de haineuse et subjective frénésie, mais avertir le lecteur des failles que l’on y a trouvé. Sans jamais oublier que toute opinion est personnelle, n’engage que celui qui la dévoile, que personne n’a la science infuse et que mon avis ne vaut certainement pas mieux que les vôtres, et vice versa (hormis Stéphane G., parce que lui, il tape sur les idoles...) … =)

 

Concernant mes préférences,  je suis très éclectique, mais je me sens plus d’affinités avec les genres de l’imaginaire, principalement le fantastique, la fantasy, la science fiction et l’horreur. Ce ne sera donc pas un fait anodin si la majorité des ouvrages présentés dans ce blog appartiennent aux dites catégories.

Ah, et puis, le cas s’échéant, on s’autorisera bien une petite digression cinématographique, musicale, voire même, soyons fous, logorrhéique.

 

Sur ce, bonne visite aux courageux-ses qui se sentiront la hardiesse d’endurer ma prose… ;)

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