Le Diapason des mots et des misères

Le Diapason des mots et des misères, de Jérôme Noirez, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d’Encre en mai 2009.
235 pages, 20 euros.

Jérôme Noirez, musicien et écrivain né en 1969, s’est fait remarquer (nominations au Grand Prix de l’Imaginaire, au prix Merlin, au prix Imaginales, lauréat du Prix Bob Morane 2007) par plusieurs nouvelles publiées dans des anthologies et revues diverses, des ouvrages jeunesse, d’autres plus adulte : la trilogie Féeries pour les ténèbres (Nestiveqnen) et l’excellent Leçons du monde fluctuant (Denoël Lunes d’encre). Ayant souvenance de l’immense plaisir qui m’avait étreint à la lecture des tribulations de Charles Dodgson dans une colonie imaginaire originale où se côtoient vivants, morts et esprits, j’attendais avec une certaine impatience ce recueil publié aux éditions Griffe d’Encre – très recommandable pour la qualité de leurs ouvrages mais aussi pour une ligne éditoriale qui offre une chance à de nombreux jeunes auteurs.

Autant crever l’abcès de suite : affirmer qu’il s’agit là d’une réussite relève de l’euphémisme.

Le recueil s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle je n’ai pas réussi à rentrer, qui m’a parue assez absconse. Ca parle de djinns et de pétrole. Après, c’est la déflagration.

Un mot tout d’abord sur l’écriture de Jérôme Noirez : une plume qui n’appartient définitivement qu’à lui-même, vecteur d’une prose rebutante et alambiquée par moments mais admirablement ciselée. Une grosse maîtrise des genres – il passe allègrement du lyrique à l’argot familier – et des vocables – certains passages concernant les retranscriptions sonores, un des thèmes formels récurrents de l’ouvrage, sont proprement édifiants. Un jeu constant sur les mots : avec lui aux commandes, faire chauffer le dictionnaire n’a rien d’une panacée, et c’est d’ailleurs le propre des grands auteurs que de nous emmener dans leur giron sur un chemin stylistique qu’eux seuls semblent avoir tracé.

Passées ces considérations formelles, intéressons nous au fond. Les nouvelles sont variées, tant dans les décors que plante Jérôme Noirez – on pérégrine du Japon à l’Italie en passant par la République Tchèque – que dans les genres explorés – de l’horreur du triptyque Contes pour enfants mort-nés à l’absurde d’un Feverish Train, en passant par le délire pur d’un L’apocalypse selon Huxley. Le tout alterne entre le sombre – glauque – triste, le grotesque  et le franchement désopilant – lié justement au traitement du registre de l’absurde et à des tournures savamment ciselées – mais même là, l’humour peut être morbide, grinçant, et laisser en bouche un goût assez amer. Je signale par ailleurs que les auteurs pouvant se targuer d’être réellement drôles dans leur écrits ne sont pas pléthores. Jérôme Noirez, lui, en fait partie. Naturellement, je ne me sens pas de commenter toutes les nouvelles – et d’ailleurs ça vaut mieux, vu les conneries et aberrations que je pourrais proférer. Mais de l’ensemble, d’un très bon niveau général, émergent quelques pépites, au sujet desquelles je vais toucher deux trois mots.

En premier lieu, L’Apocalypse selon Huxley, nouvelle – initialement parue dans le recueil Ouvre-toi, acte de naissance des éditions Griffe d’Encre – que j’ai eu le plaisir de découvrir. Un gros, gros, gros trip complètement barré, manifestement pondu sous l’influence de substances un peu trop psychotropes. C’est déjanté, cradingue, drôle et, en bref, une véritable réussite. Ce n’est pas pour rien que Catherine Dufour, sous une mue de préfacière qu’elle avait revêtue pour l’occasion, en fait le chef d’œuvre du recueil.

La ville somnambule, ensuite, un récit beaaaaauuucoup moins drôle, narrant la quête d’une héroïne partie chercher, dans une île peuplée de fous, son amant qui vient de céder, sous l’emprise d’une secte,  aux douces sirènes de l’auto-émasculation. Ce texte prévaut par les scènes d’introduction et de conclusion, l’atmosphère mise en place, les personnages hauts en couleur – les fous, ou les Sokols, gardiens de l’île déguisés en vautour et maintenus dans un état hypnagogique – le traitement du thème de la folie, notamment dans l’espèce de chute qui conclut le récit, et par la critique des mouvements sectaires conduisant leurs affidés vers des perspectives pas franchement réjouissante. ‘Paraît que ce récit est inspiré d’une vraie secte, et d’évènements réels. Rien que d’y penser, ça fait rêv… Euh, ça me fouaille dans l’entrejambe, mais alors quelque chose de très sévère…

Ces deux textes sont à mon sens les meilleurs du recueil. Derrière, d’autres nouvelles tirent leurs épingles du jeu.

Kesu, le gouffre sourd. Le Japon, un musicien, trois vies sur le point de basculer. Un très bon texte, dans lequel la musique joue un rôle prépondérant.

Feverish Train et La Grande Nécrose, deux textes jouant du grotesque. Le premier narre le semblant d’enquête d’un détective sur la disparition d’un fétiche dans un train parcourant un bayou. Le second relate l’arrestation, pour détournement de mineure, d’un professeur de musique par deux flics catastrophiques, clin d’œil aux Dupond-t et archétypes du beauf’, le tout dans un univers où les morts ne sont pas enterrés mais pourrissent au soleil à chaque coin de rue. Deux très bons moments de lecture.  

Shirley’s doll, très courte nouvelle dans laquelle les poupées s’animent et pensent suite à l’intrusion d’insectes dans leurs "corps".

Ce sont là mes coups de cœur personnels. Le reste se lit avec plaisir, malgré deux trois nouvelles qui ne m’ont guère parlé, pour des raisons sûrement subjectives et puis, de toute façon, c’est le propre de tous les recueils, hein.

Quoiqu’il en soit, cet ouvrage est à recommander chaudement, et quand vient le moment fatidique de tourner la dernière page, on s’arrête, on fronce les sourcils, on se gratte l’occiput avant de secouer deux trois fois la tête, et on attend – déjà ! – avec impatience la prochaine publication du bonhomme. Chapeau bas.

One Response to “Le Diapason des mots et des misères”

  1. SocorroFarley dit :

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