A l’orée sombre

Chronique passée à la postérité et soumise à l’opprobre universel sur ActuSF

 

 

A l’orée sombre, d’ Elisabeth Ebory, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d’Encre en mars 2009.
264 pages, 20 euros.

 

 

Elisabeth Ebory s’est faitconnaître en publiant depuis quelques années des nouvelles surdifférents supports, notamment dans diverses anthologies des défunteséditions de l’Oxymore. Après une nouvelle dans l’anthologie Aube &Crépuscule, elle publie son premier recueil aux éditions Griffed’Encre, sous une jolie couverture signée Amandine Labarre.

Originalité et redondance

Au menu de ce recueil, donc, treize nouvelles dont dix inédites,organisées selon un plan en trois parties, aux titres évocateurs : Le crépuscule des fugues, Dans les branchages, le souffle noir et Légère musique de pluie.

Du recueil émergent quelques thématiques récurrentes : l’emploi depersonnages relativement jeunes et en panne de repères, celle de lasolitude, de la fuite dans toutes ses dimensions (fugue dans Qu’il neige, projection dans un univers fantasmé dans À l’assaut…)ou de la distorsion de la réalité ; car cette orée sombre, c’est aussicelle de la frontière entre la réalité et le rêve, parfois bien ténue…Certaines figures classiques – des fées, des dragons, des elfes – sontreprises mais l’auteure en livre des versions assez personnelles, etpas franchement bienveillantes.
Les nouvelles se déroulent dans un environnement urbain nocturne,hormis deux trois écarts en pleine nature. L’ouvrage est plus varié ence qui concerne le sexe des personnages principaux ; de même, lanarration alterne entre la première et la troisième personne, y comprisparfois au sein d’une même nouvelle. Hétérogène sur la forme, À l’orée sombrel’est un peu moins sur le fond. La tonalité d’ensemble est plutôtsombre et la plume d’Elisabeth Ebory très fluide, agréable à lire endépit d’une tendance à la répétition – manifestement volontaire maisquand même un chouïa trop usitée. L’auteure développe son universpersonnel par le biais d’une écriture introspective, elliptique,lyrique et onirique. Certaines tendances esthétiques sont reprises enfiligrane le long du recueil : c’est le cas des nuances chromatiques,ainsi que de l’encre, par exemple ; cela concourt à la création d’uneatmosphère particulière, mais d’aucuns pourront regretter leurutilisation à outrance.

De bonnes trouvailles

Au rayon des nouvelles qui se détachent par leur qualité, signalons Qu’il neige,nouvelle d’introduction, dans laquelle un adolescent mélancolique estattiré par l’appel d’un Elfe mystérieux niché dans les arbres du parcvoisin ; phénomène qui lui rappelle curieusement la trame d’une BDappartenant à son père… Une très belle entrée en matière, à la chute unpoil prévisible mais globalement bien traitée, illustrant efficacementle contenu du recueil.
Avec Our Paradise nousnous retrouvons au cœur d’une forêt où des créatures ombrageusessortent la nuit pour « cueillir des choses qui brillent », un jeunehomme mutique attend inlassablement l’arrivée d’une « fée ». Un texteun brin elliptique mais réussi dans l’ambiance et le décor qu’elle pose.
Dans Rêve, c’estune jeune étudiante enferrée dans une morne routine qui s’évade par sesrêves. Dans l’un d’entre eux, elle rencontre un jeune homme avec quielle part en balade sur les cimes de l’arbre-étoile… Une nouvellereposant sur un effet miroir et qui, par sa douceur, contraste avec lereste du recueil.

La dernière partie – Légère musique de pluie – est peut-être la meilleure de toutes : Alexeï/Cendremet en place une trame fourmillante au milieu d’un décor fait de pluieet de miroirs brisés laissant échapper leurs "occupants". Ici aussi, lanouvelle prévaut par son ambiance.
Dans Un soir, comme on embrasse,un chanteur déchu, son groupe et un fan qui les suit partout vontdonner un concert dans une ville assez étrange. Elisabeth Ebory yexploite la figure de la fée ravisseuse. Une nouvelle intéressante parson décor et la relation qu’entretient le jeune homme vis-à-vis duchanteur.

ContrAverses achève le tout sur une bonne note, enproposant une course poursuite entre deux femmes et un jeune homme, lespremières voulant priver le second de pouvoirs magiques qu’il nemaîtrise pas. Dans cette nouvelle, les protagonistes peuvent à loisirremodeler physiquement le décor, et la magie est perceptible auxinitiés par l’intermédiaire de volutes d’encre ondulant au sein desartères de la ville.

A l’arrivée, un bon recueil malgré quelques menus défauts

Alors, évidemment, ce premier recueil n’est pas exempt de défauts.L’ensemble s’avère un peu trop redondant, et il nous arrive de butersur une répétition ou une comparaison pas tout à fait pertinente. Deuxtrois nouvelles sont plus abstruses ou anecdotiques – c’est le cas de La première aurore du nord ou de Nuit d’été – maisl’ensemble est de bonne facture. L’intérêt principal réside dans lesambiances façonnées par Elisabeth Ebory, très visuelles etréussies ; certaines nouvelles happant littéralement le lecteur. Dufantastique sombre, intimiste, introspectif, qui dévoile une plume trèspersonnelle, et à suivre dans ses futures productions.

Notons également qu’A l’orée sombre relève d’uneligne éditoriale plutôt en marge : la publication d’un premier recueild’une toute jeune auteure française œuvrant dans le domaine dufantastique est un fait plutôt rare, de nos jours… Et par voie deconséquence, à cautionner, surtout quand il s’agit – et c’est le cas –d’un bon livre. Ne boudons pas notre plaisir, donc !

 

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