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Le Guide des Fées

dimanche, septembre 6th, 2009
 
 
 
Le Guide des Fées, de Virginie Barsagol et Audrey Cansot, essai paru aux éditions Les Trois Souhaits (ActuSF) en avril 2009.
 141pages, 10 euros.
 
 
 
 
 
 
 


 

Quand j’ai appris que lesTrois Souhaits comptaient éditer un guide des fées écrit à quatre mains pardeux universitaires, je me suis dit que je serais obligé d’y jeter un œil (etdonc, d’occasionner une nouvelle entorse à l’agglomérat de neurones censésreprésenter mon cerveau, car comme chacun sait, les universitaires sont deperfides et chafouins individus ne manquant jamais une occasion d’étaler leurscience en des termes d’une abyssale abstrusion). Au final il s’avère que ceguide, co-écrit par les jeunes diplômées (bah oui, parce que comment dire, c’estpas la première image qui vous vient quand vous êtes confrontés au terme « universitaire »)Virginie Barsagol et Audrey Cansot, se révèle beaucoup plus plaisant et « récréatif »dans le bon sens du terme que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.

 

Loin de moi l’idée defaire un papier critique stricto sensu sur cet ouvrage, n’ayant sur les féesque des idées et connaissances par trop lacunaires. Plutôt vérifier si – etgare aux mimines si ce n’est pas le cas – l’ouvrage réussit dans l’objectifqu’il s’est fixé… euh… bon, okay, que je lui fixe – j’ai bien le droit de faireun peu mon dictateur, pas de raison, hein !… à savoir parvenir à faireappréhender à nous autres néophytes incultes et dégénérescents, le merveilleux(‘fin, pas toujours) monde des fées dans toute sa diversité.

 

Car oui, la petite ingénue,là, trois centimètres en ballerines et les bras levés, avec ses grands yeuxverts et ses petites ailes, douée d’une vertigineuse cambrure et qui vient voustoucher le bout du nez avec l’étoile ornant sa baguette magique, est uneimpostrice ! Du moins, il ne s’agit que d’une des figures de la fée – etpas la plus intéressante ! C’est que c’est là l’un des fils conducteurs duGuide : nous faire découvrir, au travers de commentaires généraux etd’exemples de fées illustrant certains modèles, les différentes figures de lafée au cours des époques, le pourquoi du changement de ces identités…

 

L’ouvrage suit un ordrechronologique agencé par siècle, proposant pour chaque siècle un certain nombrede fiches thématiques liées entre elles. Le livre offre ainsi une navigationclaire et aisée, d’autant que certaines redites (que l’amateur éclairé pourratrouver gênantes) permettent de ne pas perdre le lecteur néophyte. Au final, l’ouvrages’avère plaisant à lire et ne tombe pas dans l’excès didactique. De plus, sicomplet soit-il, le guide fonctionne également comme un instrument d’ouverture,une invitation à poursuivre l’excursion de ces contrées féériques grâce aux propositionsbibliographiques ponctuant chaque fiche.

 

Nos deux auteures ne secontentent pas d’un simple récapitulatif historique mais se proposent d’étudierla figure de la fée en tant que représentation féminine. Les fées revêtentainsi des rôles divers et évoluant selon les époques. Tour à tour reflet de lafemme dans une société au cours d’une période donnée, projection fantasmée durôle que l’on voudrait voir attribué à la femme, figure émancipatrice voirerévolutionnaire, il apparait bien vite que l’on ne peut réduire la figure de lafée aux vaines gesticulations de Clochette… Selon les auteures, la fée, certes musepour les esthètes et les conteurs, peut se voir étudiée sous un tout autreversant : il existe également des mauvaises fées inspirant la peur, desfées destructrices, des fées investi d’un très important rôle politique(certaines, en effet, conseillaient les Puissants), des fées, surtout,intimement liées à la vie de chacun, exerçant une influence considérable sur ledestin des individus – citons à cet égard les fées procurant des dons, ou lesfées « tissant les toiles du destin », dont les figures précurseursfurent les Moires de la mythologie grecque.    

 

Par ailleurs, l’ouvrage sepropose d’analyser la figure et le rôle de la figure féérique – en l’étayant d’exemplesconcrets ; on se retrouve ainsi embarqués en compagnie de Lilith, Mélusine,Morgane, Viviane, Concombre, Alcine et consorts – en la replaçant dans lecontexte historique idoine, et ce de l’antiquité au XXIème siècle.

Fées amantes ou féesmarraines au Moyen âge, dotées de grands pouvoirs, les fées y sont l’objet d’uneentreprise de persécution de la part de l’Eglise, car fondamentalementincompatible telles quelles avec la Religion. L’Eglise s’acharne donc en vain àdétruire la figure de la fée, ou à tenter de la christianiser.

Le XVIIème, marquée dusceau d’un classicisme qui laisse peu de place aux figures chimériques oumerveilleuses, n’est guère favorable aux fées qui se trouvent cantonnées àcertains cercles souvent féminins – notons que cette période voit l’écritrelatif aux fées s’enrichir de plumes féminines ! – de la Cour. Par ce quetout ce qui relève de la fantaisie est voué au mépris, la fée se trouve figurecontestataire, de liberté et vecteur de critiques d’un siècle placé sous l’égidedu rationalisme – qui aura peut être tout de même influé sur cette figure, leXVIIème siècle marquant l’arrivée de la femme-fée en lieu et place de la petitefée ailée.

 

Je vais cesser de déflorer ;on le voit, la figure de la fée est bien plus complexe à appréhender qu’on lepenserait de prime abord, et c’est cette diversité des rôles et des angles d’approchesqui fait tout l’intérêt de l’ouvrage – et m’empêche d’en faire un compte-rendu succinct,et peut être même pertinent.

 

Certains passages, à l’occasion,sont cocasses, drôles, voire délicieux. Ainsi, p. 85 : « Bref, Tanzaïparvient à fourrer l’ustensile dans la bouche de la vieille fée Concombre (…) »(Ah bah bravo les filles !)

Cette scène, donc, relatecomment le prince Tanzaï, suite à cette offense – l’ustensile en question estune écumoire, hein, je précise –, voit son sexe transformé en écumoire et, pourconjurer le sort, se voit contraint de passer une nuit torride avec la vieillefée libidineuse et frelatée doté d’un sex appeal proche de celui d’un dindonqui danserait le french cancan avec des bottes de fermière…

 

C’est ainsi une très bonneimpression qui prédomine quand vient le moment de tourner la dernière page.

 

Bon allez, reste quandmême un nombre de coquilles un peu trop élevé. Mais après tout, ce que l’ondevait attendre du bouquin au premier chef, c’est qu’il nous ouvre les portespour un voyage instructif et dépaysant – et, sans conteste, ce voyage le fut –qui nous donnerait l’envie de poursuivre avec d’autres ouvrages l’explorationdu monde féérique. Essai transformé donc, et on ne peut qu’encourager latrinité de responsables éditoriaux des Trois Souhaits (là, je viens d’ailleursde me dire qu’avec un nom pareil ils devaient immanquablement sortir ce guidetôt ou tard) à renouveler à l’occasion l’expérience sur d’autres thématiques…

 

Bon vent et que les féessoient avec vous ! (ouais parce que sinon vous êtes pas sortis del’auberge…)