Djeeb le Chanceur

 NOTE : Cette chronique est également soumise àla vindicte populaire sur le site ActuSF, quenaturellement vous connaissez tou(te)s !

 


 
Djeeb le Chanceur, de Laurent Gidon, roman paru aux éditions Mnémos collection Fantasy en juin 2009.
  276 pages, 20 euros.


 
 
 

 
 
 
 

LaurentGidon, également connu sous nos latitudes forumesques / SFF sous lepseudonyme Don Lorenjy, est l’auteur de plusieurs nouvelles parues sousdifférents supports – à noter, sa présence au sommaire du prochainBifrost. Après un premier ouvrage jeunesse, Aria des Brumes, paru en 2008 au Navire en pleine ville, Djeeb le Chanceur est son premier roman adulte, publié par les éditions Mnémos dans la collection Fantasy.

Des péripéties en foultitude

Djeeb est une sorte de ménestrel aventurier, esthète et poseur, éprisde liberté, imbu de lui-même, rusé, couillu en diable et prêt à sefoutre dans les situations les plus périlleuses parce que le danger,c’est de l’art. Ce goût prononcé pour les péripéties les plus osées lepousse à entreprendre un voyage vers Ambeliane, une ville mystérieuseet par là même propice à assouvir son besoin d’aventures. Pasdécontenancé le moins du monde, après avoir échappé une première fois àla justice, Djeeb, par le biais de ses tours, gagne les faveurs d’unetaverne tout entière, avant de se mettre – en compagnie du trèsversatile musicien Sagace Ingfreud – au service de Petral Herold, unaristocrate huppé ayant mainmise sur la puissante Guilde Maritime. Maisle faste des palais peine à masquer un entrelacs d’intrigues,auxquelles Djeeb se trouve irrémédiablement mêlé ; quand en plus, il seretrouve malgré lui en position presque affriolante avec la toute jeunefille de son amphitryon, il n’a plus le choix : il est contraintd’aider Herold dans ses luttes de pouvoirs, sous peine de se voir livréà une justice que l’on peut juger un peu trop expéditive. Mais, toutdébrouillard qu’il soit, il demeure un simple pion sur l’échiquier, etle sort va se retourner contre lui, le livrant à l’opprobre des Grandsd’Ambeliane… Pourchassé, la baraka naturelle et invraisemblable deDjeeb ne sera pas de trop pour le sortir de ce mauvais pas… Ainsi queFran Thelisorn, ex épouse de Petral Herold, qui sent pointer comme unpetit coup de béguin pour notre héros…

Un ouvrage stylistiquement abouti

Sur une trame qui n’a fondamentalement pas grand-chose de neuf, LaurentGidon parvient à bâtir un récit prenant. Sa plume s’exprime sur un tonléger, mais finalement très travaillé, de sorte que le roman n’oubliejamais la forme. L’auteur adapte son écriture à son héros et à sonpropos. Il en sort un texte très plaisant à lire, d’un style originalet fleuri – on pourrait même dire vibrionnant, dans le bon sens duterme , et quelques paragraphes vraiment notables. Les différents vocables (architecture, musique par exemple) sont maîtrisés.
Pour aller plus loin, là où Laurent Gidon réussit un très beau coup,c’est que le style ne nuit pas à l’intrigue, mais la sert. La balanceentre le fond et la forme est admirablement dosé, et atteint sans peineson point d’équilibre.

Le texte, écrit à la troisième personne, se concentre sur le personnagede Djeeb, point focal de tout le roman. On y partage les réflexions duprincipal protagoniste, qui dissèque tous ce/ceux qui l’entourent.Djeeb analyse tout en permanence ; l’apparence physique et les mimiquesde ses semblables lui permettent de dresser un bref profilpsychologique. Plus encore : certains airs de musiques et breuvagesalcoolisés, sont conçus et décrits en fonction de la personne à qui ilssont destinés, et ce sont là des passages d’une lecture et d’un fondtrès agréables. Ce procédé, immersif, permet non seulement à chaquepersonnage d’être un peu plus qu’un simple élément de décor, au risquede parfois trop en faire – c’est le cas à certains moments pour FranThelisorn – mais en plus il sert le roman : Djeeb a déjà une chance detous les diables, mais en plus l’observation de son environnement luipermet de se sortir de toutes les situations.

De l’art de l’influence

Le livre traite en particulier des thématiques de jeux de pouvoir etd’influence ; les personnages s’utilisent les uns les autres à peu prèsen permanence, en vue de satisfaire leurs desseins, que ceux-ci soientavouables ou non. Sagace Ingfreud passe sa vie à retourner sa veste,Petral Herold use de tous les moyens pour conserver son pouvoir… MêmeDjeeb est un personnage contrasté : altruiste par moments, il n’hésitepas non plus à sacrifier les gens qui ne lui sont plus utiles (pourinvestir Ambeliane promptement, il joue un sale tour à son équipage, lelivrant tout entier à la justice de la Cité). La justice, justement,autre thématique récurrente, puisque Djeeb passe une grande partie duroman à tenter de s’y soustraire. Une justice froide, implacable, oùl’influence et le charisme tiennent une place prépondérante, bien plusque la recherche du caractère avéré ou non de la culpabilité desprévenus. Une justice qui parvient même à convaincre les inculpés de lanécessité de leur propre mort… À noter également, la relative raretédes scènes de combats – de plus, celles-ci sont très brèves et, defait, plus crédibles que de sempiternels esclandres de quinze heuressans pause amphétamines pour se revigorer les biceps…

Un très bon roman, mais un poil surfait

Néanmoins, Djeeb le Chanceur porte en lui lesdéfauts de ses qualités. On regrettera ainsi par moment le caractère unpeu trop surfait du roman, tant dans le fond que dans le forme ; jerends grâce à Laurent Gidon d’accorder une telle place au travail surl’écriture, et il réussit globalement dans cette optique. Le problèmeest qu’à tant chercher la belle tournure, certaines phrases – voireparagraphes – deviennent lourds. Ne chipotons pas trop pour autant :ces quelques lourdeurs ne sont qu’un maigre tribut permettant à uneplume très personnelle de s’exprimer. Du côté du fond, le parti prisest celui du burlesque : on ne s’étonnera donc pas du caractère quelquepeu invraisemblable de certaines péripéties. Si la plupartfonctionnent – citons à cet égard une des scènes marquantes del’ouvrage, une beuverie mémorable au cours de laquelle Djeeb signe sapropre condamnation à mort avec allégresse ; c’est loufoque, drôle etça s’insère bien dans l’histoire certaines peinent à convaincre l’achèvement miraculeux d’une petite balade aérienne grâce à un arbreen feu, par exemple, qui titille le lecteur du fait de son inutilité.
Tout existantes qu’elles soient, ces petites imperfections ne doiventen aucun cas occulter la qualité générale de l’ouvrage ; on tiqueoccasionnellement, mais le met conserve toute sa saveur.

Un passage réussi vers le roman adulte

En définitive, Djeeb le Chanceur, s’inscrivantclairement dans la littérature de divertissement, est une lecture àconseiller, très plaisante, recherchée dans son écriture, etintéressante par bien des aspects. Ça tombe bien : il paraît queLaurent Gidon a l’intention de remettre le couvert, et l’on couverad’un œil bienveillant les prochaines aventures sorties de sonimagination – que Djeeb en soit le héros, ou non.

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