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Petits arrangements avec l'éternité

 

Petits arrangements avec l'éternité, de Eric Holstein, roman paru aux éditions Mnémos en septembre 2009.
300 pages, 22 euros.

 

 

   

La dernière cuvée de Mnémos est d’une qualité notoire ; j’ai touché quelques lignes d’une médiocrité confondante ici et . Alors c’est sans déplaisir, et avec un bon a priori que je me suis tourné vers le dernier bouquin en date, tout séduit que je fus par le pitch et l’interview d’Eric Holstein lors d’une émission mémorable de la Salle 101, au cours de laquelle le fort sympathique bar Chez Habibi se mua éphémèrement en Paris Bercy un soir de concert de Rammstein.

Ce roman inaugure donc, en simultanéité avec la réédition revue de Le pire est avenir de Maïa Mazaurette, la nouvelle collection Dédales.

Eric Holstein est né en 1969 à Paris. Il est essentiellement connu en tant que chroniqueur et comme l’un des fers de lance du site internet ActuSF, dont il dirige la rubrique chroniques de littérature SFF, et des éditions actuSF - Les 3 souhaits, qu’il codirige avec Jérôme Vincent et Charlotte Volper. Il a également publié quatre nouvelles dans différentes revues, la dernière en date dans l’anthologie anniversaire « Retour vers l’horizon » de la prestigieuse collection Lunes d’Encre. Petits arrangements avec l’éternité est son premier roman.

   

L’histoire ? C’est celle de trois vampires : Eugène, un monte-en-l’air grossier et un poquito raciste et miso, tout amateur d’art qu’il soit, Grace, une poule gaffeuse et érotomane, Slawomir, un poivrot érudit bien qu’aux théories fantasques. Nos trois compères adoptent le leitmotiv « pour vivre heureux, vivons cachés » ; ils sont marginaux à des degrés divers. L’histoire démarre réellement quand Grace vient toquer à la porte d’Eugène, toute penaude : elle vient de révéler sa véritable nature à Lashandra, un millionnaire hindou, qui s’est mis en tête de devenir vampire à son tour. Devant le refus d’Eugène, Grace et Eddie, Lashandra en appelle aux Gen Ko Shikari, une secte hindou torturant les présumés vampires (nommés Vêtalas dans leur culture) car, pour eux, il s’agit une forme de vénération. Les vampires se rendent compte qu’ils sont dans un sacré pétrin et décident de négocier devant l’ampleur du danger. Pour accomplir le rituel devant transformer le bon richard en aspirateur à souvenirs, Slawomir a besoin d’une bonne dose d’éther, contenue en forte proportion chez le plus vieux des vampires, un certain Mikolaj, plus connu sous le nom de… Nicolas Copernic. Ah, deuxième problème de taille : les Gin Ko Shikari ne sont pas du genre à lâcher le morceau... En gros, planquez les gosses et les femmes enceintes, ça risque de déflagrer sec dans les artères de Pantruche.

   

Il s’agit donc d’une histoire de… Vampires. Ouais, super ! Bon, rassurons-nous, pas de la version ultra classique ou de certaines niaiseries romantico-gothiques à l’eau de rose ; sans fondamentalement inventer quelque chose de tout à fait neuf, Eric Holstein dépoussière le mythe pour en livrer une version plus personnelle et originale : ses vampires à lui ne craignent ni le jour, ni les gousses d’ail, ni les crucifix, ne sucent pas le sang, ne dorment pas dans un cercueil, ne se transforment pas en chauve-souris et ne passent pas leur soirée à jouer des sérénades au violoncelle sur le balcon avec une rose coincée entre les canines, à l’endroit d’une préadolescente radasse aux entournures qui kiffe l’emo parce que c’est hype. Ils sont presque tout ce qu’il y’a de plus humain ; rien ne les distingue des hommes hormis des facultés physiques et une longévité accrues. Surtout, ils se repaissent des émotions et des souvenirs de leurs proies ; les silhouettes humaines leur apparaissent nimbées de halos de diverses couleurs correspondant à des sentiments ou sensations, à partir desquels ils choisissent leurs proies. Le vampirisme ne se transmet pas à tout un chacun; il s’agit simplement d’une branche alternative de l’évolution. Certains peuvent être transformés, d’autres non. Et, autre fait marquant, ils parlent… argot. Une des marottes d’Eric Holstein, justement. Et ça se lit : c’est un raz de marée de termes argotiques plus ou moins évidents. Mais le tour de force, c’est qu’on ne s’en aperçoit pas ; tout est fait pour que dans le contexte, on comprenne le sens des mots inconnus ; on peut donc lire l’ouvrage d’une traite quasiment sans tiquer. Le style est donc globalement très argotique – et souvent tout à fait ordurier –, mais Holstein prouve aux détours de quelques paragraphes qu’il maitrise parfaitement un langage plus conventionnel. Le ton est acerbe, caustique et, pour quiconque se sent des affinités avec ce style, par instants résolument jouissif. Car l’argot est une langue vibrionnante, très orale, très musicale, bougrement vivante, véritablement passionnante. En ce sens, il fait écho aux propos de Benjamin Peret, selon lequel « l’argot témoigne de la tentation poétique dans la vie de tous les jours ». (Assertion tirée, pour ma part, du Bifrost #531, citée par China Mieville, qui donne à méditer.)

 

Autre marotte d’Eric Holstein : la marginalité. Ses héros-qui-n’en-sont-pas vivent volontairement à l’écart du fait de leur nature. Y compris au sein de leur caste de vampires – finalement relativement grand-bourgeoise et encroûtée –, les héros d’Eric Holstein détonnent dans le paysage. Tiens, justement, parlons-en, du decorum ! Eric Holstein nous fait arpenter les pavés d’une capitale  que je qualifierais d’alternative, comme tiraillée entre deux époques, et qui offre à nos yeux le lot de monte-en-l’air, de tapins, de michetons, de marlous et autres énergumènes engoncés dans ses interstices. Et le tout baigne dans une ambiance de faubourgs cradingues, conserve ce petit côté glauque, sombre, voire malsain, qui imprègne le roman et absorbe son lecteur. Plus encore, par le biais de ses vampires, Eric Holstein nous offre à voir la nature humaine : ses personnages sont assez rustres, passent leur temps à s’engueuler, et alternent entre décarrade facile et morceaux de bravoure. Populo, et humain, en somme. La longévité des vampires permet également de s’interroger sur la durée et le sens de la vie ; ces vampires vivent des siècles et finissent par se lasser et se rendre compte de leur difficulté à s’adapter à un monde en perpétuelle mutation; à cet égard on peut citer une scène au cours de laquelle, par le biais de Grace, on voit les individus rongés par le temps et les scories d’une existence qui s’éternise. Parce que, comme le dit Eugène, « l’éternité, c’est long. Surtout vers la fin. » (Un salut à Woody Allen, au passage. Et peut-être à Kafka. Je sais pas, en fait.)

 

Le tour de force du roman d’Eric Holstein réside donc avant tout dans son style – un argot gouailleur et percutant – et son cadre – un Paris alternatif admirablement dépeint. 

Cette ambiance est tellement réussie qu’elle éclipse un peu l’intrigue, au final maitrisée, prenante, ponctuée de bonnes vieilles algarades des familles et leurs lots de mandales dans la gueule et coup de lattes dans les abricots, avec même quelques pruneaux qui volettent dans l’air moite, alentours des chalands avinés adressant un regard supplicié vers la vespérale voûte céleste… mais finalement très convenue. Car si les personnages créés par Eric Holstein sont relativement originaux (que ce soit le trio vampirique ou la secte Gin Ko Shikari : on ne voit pas tous les jours une bande d’hindous déréglés en tant que grands méchants complètement frappadingues d’un roman…), le schéma narratif l’est moins. Absolument rien de rédhibitoire -  ça pulse, ça valse, et ça pétarade dans les volières, mais on se dit qu’il manque encore à ce roman un petit peu d’ampleur.

 

Ne faisons pas la fine bouche pour autant : le premier roman d’Eric Holstein est hautement recommandable, et présage d’un fort bel avenir pour son auteur. A cet égard, je trouve personnellement dommage de ne pas voir plus souvent de bouquin, sortant - en partie - des sentiers battus et dotés d’une telle griffe stylistique. Test d’entrée réussi, pour ce qui constitue, assurément, l’un des ouvrages à lire de cette fin d’année 2009. Bienvenue donc, M. Holstein, de l’autre côté du miroir.

 

 

1.       Eric Holstein a participé à ce dossier, donc je ne suis pas du tout HS. Et ça permet d’en placer une pour Bifrost, parce que ce dossier précisément, vous me pardonnerez le vocable de gougnafier, mais il déchire la culotte à mémé, quelque chose de sévère. Fin de la digression.

 

 

 

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Le Guide des Fées

 
 
 
Le Guide des Fées, de Virginie Barsagol et Audrey Cansot, essai paru aux éditions Les Trois Souhaits (ActuSF) en avril 2009.
  141pages, 10 euros.
 
 
 
 
 
 
 


 

Quand j’ai appris que les Trois Souhaits comptaient éditer un guide des fées écrit à quatre mains par deux universitaires, je me suis dit que je serais obligé d’y jeter un œil (et donc, d’occasionner une nouvelle entorse à l’agglomérat de neurones censés représenter mon cerveau, car comme chacun sait, les universitaires sont de perfides et chafouins individus ne manquant jamais une occasion d’étaler leur science en des termes d’une abyssale abstrusion). Au final il s’avère que ce guide, co-écrit par les jeunes diplômées (bah oui, parce que comment dire, c’est pas la première image qui vous vient quand vous êtes confrontés au terme « universitaire ») Virginie Barsagol et Audrey Cansot, se révèle beaucoup plus plaisant et « récréatif » dans le bon sens du terme que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.

 

Loin de moi l’idée de faire un papier critique stricto sensu sur cet ouvrage, n’ayant sur les fées que des idées et connaissances par trop lacunaires. Plutôt vérifier si – et gare aux mimines si ce n’est pas le cas – l’ouvrage réussit dans l’objectif qu’il s’est fixé… euh… bon, okay, que je lui fixe – j’ai bien le droit de faire un peu mon dictateur, pas de raison, hein !… à savoir parvenir à faire appréhender à nous autres néophytes incultes et dégénérescents, le merveilleux (‘fin, pas toujours) monde des fées dans toute sa diversité.

 

Car oui, la petite ingénue, là, trois centimètres en ballerines et les bras levés, avec ses grands yeux verts et ses petites ailes, douée d’une vertigineuse cambrure et qui vient vous toucher le bout du nez avec l’étoile ornant sa baguette magique, est une impostrice ! Du moins, il ne s’agit que d’une des figures de la fée – et pas la plus intéressante ! C’est que c’est là l’un des fils conducteurs du Guide : nous faire découvrir, au travers de commentaires généraux et d’exemples de fées illustrant certains modèles, les différentes figures de la fée au cours des époques, le pourquoi du changement de ces identités…

 

L’ouvrage suit un ordre chronologique agencé par siècle, proposant pour chaque siècle un certain nombre de fiches thématiques liées entre elles. Le livre offre ainsi une navigation claire et aisée, d’autant que certaines redites (que l’amateur éclairé pourra trouver gênantes) permettent de ne pas perdre le lecteur néophyte. Au final, l’ouvrage s’avère plaisant à lire et ne tombe pas dans l’excès didactique. De plus, si complet soit-il, le guide fonctionne également comme un instrument d’ouverture, une invitation à poursuivre l’excursion de ces contrées féériques grâce aux propositions bibliographiques ponctuant chaque fiche.

 

Nos deux auteures ne se contentent pas d’un simple récapitulatif historique mais se proposent d’étudier la figure de la fée en tant que représentation féminine. Les fées revêtent ainsi des rôles divers et évoluant selon les époques. Tour à tour reflet de la femme dans une société au cours d’une période donnée, projection fantasmée du rôle que l’on voudrait voir attribué à la femme, figure émancipatrice voire révolutionnaire, il apparait bien vite que l’on ne peut réduire la figure de la fée aux vaines gesticulations de Clochette… Selon les auteures, la fée, certes muse pour les esthètes et les conteurs, peut se voir étudiée sous un tout autre versant : il existe également des mauvaises fées inspirant la peur, des fées destructrices, des fées investi d’un très important rôle politique (certaines, en effet, conseillaient les Puissants), des fées, surtout, intimement liées à la vie de chacun, exerçant une influence considérable sur le destin des individus – citons à cet égard les fées procurant des dons, ou les fées « tissant les toiles du destin », dont les figures précurseurs furent les Moires de la mythologie grecque.    

 

Par ailleurs, l’ouvrage se propose d’analyser la figure et le rôle de la figure féérique – en l’étayant d’exemples concrets ; on se retrouve ainsi embarqués en compagnie de Lilith, Mélusine, Morgane, Viviane, Concombre, Alcine et consorts – en la replaçant dans le contexte historique idoine, et ce de l’antiquité au XXIème siècle.

Fées amantes ou fées marraines au Moyen âge, dotées de grands pouvoirs, les fées y sont l’objet d’une entreprise de persécution de la part de l’Eglise, car fondamentalement incompatible telles quelles avec la Religion. L’Eglise s’acharne donc en vain à détruire la figure de la fée, ou à tenter de la  christianiser.

Le XVIIème, marquée du sceau d’un classicisme qui laisse peu de place aux figures chimériques ou merveilleuses, n’est guère favorable aux fées qui se trouvent cantonnées à certains cercles souvent féminins – notons que cette période voit l’écrit relatif aux fées s’enrichir de plumes féminines ! – de la Cour. Par ce que tout ce qui relève de la fantaisie est voué au mépris, la fée se trouve figure contestataire, de liberté et vecteur de critiques d’un siècle placé sous l’égide du rationalisme – qui aura peut être tout de même influé sur cette figure, le XVIIème siècle marquant l’arrivée de la femme-fée en lieu et place de la petite fée ailée.

 

Je vais cesser de déflorer ; on le voit, la figure de la fée est bien plus complexe à appréhender qu’on le penserait de prime abord, et c’est cette diversité des rôles et des angles d’approches qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage – et m’empêche d’en faire un compte-rendu succinct, et peut être même pertinent.

 

Certains passages, à l’occasion, sont cocasses, drôles, voire délicieux. Ainsi, p. 85 : « Bref, Tanzaï parvient à fourrer l’ustensile dans la bouche de la vieille fée Concombre (…) » (Ah bah bravo les filles !)

Cette scène, donc, relate comment le prince Tanzaï, suite à cette offense – l’ustensile en question est une écumoire, hein, je précise –, voit son sexe transformé en écumoire et, pour conjurer le sort, se voit contraint de passer une nuit torride avec la vieille fée libidineuse et frelatée doté d’un sex appeal proche de celui d’un dindon qui danserait le french cancan avec des bottes de fermière…

 

C’est ainsi une très bonne impression qui prédomine quand vient le moment de tourner la dernière page.

 

Bon allez, reste quand même un nombre de coquilles un peu trop élevé. Mais après tout, ce que l’on devait attendre du bouquin au premier chef, c’est qu’il nous ouvre les portes pour un voyage instructif et dépaysant – et, sans conteste, ce voyage le fut – qui nous donnerait l’envie de poursuivre avec d’autres ouvrages l’exploration du monde féérique. Essai transformé donc, et on ne peut qu’encourager la trinité de responsables éditoriaux des Trois Souhaits (là, je viens d’ailleurs de me dire qu’avec un nom pareil ils devaient immanquablement sortir ce guide tôt ou tard) à renouveler à l’occasion l’expérience sur d’autres thématiques…

 

Bon vent et que les fées soient avec vous ! (ouais parce que sinon vous êtes pas sortis de l’auberge...)

 
 
 

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A l'orée sombre

Chronique passée à la postérité et soumise à l'opprobre universel sur ActuSF

 

 

A l'orée sombre, d' Elisabeth Ebory, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d'Encre en mars 2009.
264 pages, 20 euros.

 

 

Elisabeth Ebory s’est fait connaître en publiant depuis quelques années des nouvelles sur différents supports, notamment dans diverses anthologies des défuntes éditions de l’Oxymore. Après une nouvelle dans l’anthologie Aube & Crépuscule, elle publie son premier recueil aux éditions Griffe d’Encre, sous une jolie couverture signée Amandine Labarre.

Originalité et redondance

Au menu de ce recueil, donc, treize nouvelles dont dix inédites, organisées selon un plan en trois parties, aux titres évocateurs : Le crépuscule des fugues, Dans les branchages, le souffle noir et Légère musique de pluie.

Du recueil émergent quelques thématiques récurrentes : l’emploi de personnages relativement jeunes et en panne de repères, celle de la solitude, de la fuite dans toutes ses dimensions (fugue dans Qu’il neige, projection dans un univers fantasmé dans À l’assaut...) ou de la distorsion de la réalité ; car cette orée sombre, c’est aussi celle de la frontière entre la réalité et le rêve, parfois bien ténue… Certaines figures classiques – des fées, des dragons, des elfes – sont reprises mais l’auteure en livre des versions assez personnelles, et pas franchement bienveillantes.
Les nouvelles se déroulent dans un environnement urbain nocturne, hormis deux trois écarts en pleine nature. L’ouvrage est plus varié en ce qui concerne le sexe des personnages principaux ; de même, la narration alterne entre la première et la troisième personne, y compris parfois au sein d’une même nouvelle. Hétérogène sur la forme, À l’orée sombre l’est un peu moins sur le fond. La tonalité d’ensemble est plutôt sombre et la plume d’Elisabeth Ebory très fluide, agréable à lire en dépit d’une tendance à la répétition – manifestement volontaire mais quand même un chouïa trop usitée. L’auteure développe son univers personnel par le biais d’une écriture introspective, elliptique, lyrique et onirique. Certaines tendances esthétiques sont reprises en filigrane le long du recueil : c’est le cas des nuances chromatiques, ainsi que de l’encre, par exemple ; cela concourt à la création d’une atmosphère particulière, mais d’aucuns pourront regretter leur utilisation à outrance.

De bonnes trouvailles

Au rayon des nouvelles qui se détachent par leur qualité, signalons Qu’il neige, nouvelle d’introduction, dans laquelle un adolescent mélancolique est attiré par l’appel d’un Elfe mystérieux niché dans les arbres du parc voisin ; phénomène qui lui rappelle curieusement la trame d’une BD appartenant à son père… Une très belle entrée en matière, à la chute un poil prévisible mais globalement bien traitée, illustrant efficacement le contenu du recueil.
Avec Our Paradise nous nous retrouvons au cœur d’une forêt où des créatures ombrageuses sortent la nuit pour « cueillir des choses qui brillent », un jeune homme mutique attend inlassablement l’arrivée d’une « fée ». Un texte un brin elliptique mais réussi dans l’ambiance et le décor qu’elle pose.
Dans Rêve, c’est une jeune étudiante enferrée dans une morne routine qui s’évade par ses rêves. Dans l’un d’entre eux, elle rencontre un jeune homme avec qui elle part en balade sur les cimes de l’arbre-étoile… Une nouvelle reposant sur un effet miroir et qui, par sa douceur, contraste avec le reste du recueil.

La dernière partie – Légère musique de pluie – est peut-être la meilleure de toutes : Alexeï/Cendre met en place une trame fourmillante au milieu d’un décor fait de pluie et de miroirs brisés laissant échapper leurs "occupants". Ici aussi, la nouvelle prévaut par son ambiance.
Dans Un soir, comme on embrasse, un chanteur déchu, son groupe et un fan qui les suit partout vont donner un concert dans une ville assez étrange. Elisabeth Ebory y exploite la figure de la fée ravisseuse. Une nouvelle intéressante par son décor et la relation qu’entretient le jeune homme vis-à-vis du chanteur.

ContrAverses achève le tout sur une bonne note, en proposant une course poursuite entre deux femmes et un jeune homme, les premières voulant priver le second de pouvoirs magiques qu’il ne maîtrise pas. Dans cette nouvelle, les protagonistes peuvent à loisir remodeler physiquement le décor, et la magie est perceptible aux initiés par l’intermédiaire de volutes d’encre ondulant au sein des artères de la ville.

A l’arrivée, un bon recueil malgré quelques menus défauts

Alors, évidemment, ce premier recueil n’est pas exempt de défauts. L’ensemble s’avère un peu trop redondant, et il nous arrive de buter sur une répétition ou une comparaison pas tout à fait pertinente. Deux trois nouvelles sont plus abstruses ou anecdotiques – c’est le cas de La première aurore du nord ou de Nuit d’été – mais l’ensemble est de bonne facture. L’intérêt principal réside dans les ambiances façonnées par Elisabeth Ebory, très visuelles et réussies ; certaines nouvelles happant littéralement le lecteur. Du fantastique sombre, intimiste, introspectif, qui dévoile une plume très personnelle, et à suivre dans ses futures productions.

Notons également qu’A l’orée sombre relève d’une ligne éditoriale plutôt en marge : la publication d’un premier recueil d’une toute jeune auteure française œuvrant dans le domaine du fantastique est un fait plutôt rare, de nos jours… Et par voie de conséquence, à cautionner, surtout quand il s’agit – et c’est le cas – d’un bon livre. Ne boudons pas notre plaisir, donc !

 

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Le Diapason des mots et des misères

Le Diapason des mots et des misères, de Jérôme Noirez, recueil de nouvelles paru aux éditions Griffe d'Encre en mai 2009.
235 pages, 20 euros.

Jérôme Noirez, musicien et écrivain né en 1969, s’est fait remarquer (nominations au Grand Prix de l’Imaginaire, au prix Merlin, au prix Imaginales, lauréat du Prix Bob Morane 2007) par plusieurs nouvelles publiées dans des anthologies et revues diverses, des ouvrages jeunesse, d’autres plus adulte : la trilogie Féeries pour les ténèbres (Nestiveqnen) et l’excellent Leçons du monde fluctuant (Denoël Lunes d’encre). Ayant souvenance de l’immense plaisir qui m’avait étreint à la lecture des tribulations de Charles Dodgson dans une colonie imaginaire originale où se côtoient vivants, morts et esprits, j’attendais avec une certaine impatience ce recueil publié aux éditions Griffe d’Encre - très recommandable pour la qualité de leurs ouvrages mais aussi pour une ligne éditoriale qui offre une chance à de nombreux jeunes auteurs.

Autant crever l’abcès de suite : affirmer qu’il s’agit là d’une réussite relève de l’euphémisme.

Le recueil s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle je n’ai pas réussi à rentrer, qui m’a parue assez absconse. Ca parle de djinns et de pétrole. Après, c’est la déflagration.

Un mot tout d’abord sur l’écriture de Jérôme Noirez : une plume qui n’appartient définitivement qu’à lui-même, vecteur d’une prose rebutante et alambiquée par moments mais admirablement ciselée. Une grosse maîtrise des genres – il passe allègrement du lyrique à l’argot familier – et des vocables – certains passages concernant les retranscriptions sonores, un des thèmes formels récurrents de l’ouvrage, sont proprement édifiants. Un jeu constant sur les mots : avec lui aux commandes, faire chauffer le dictionnaire n’a rien d’une panacée, et c’est d’ailleurs le propre des grands auteurs que de nous emmener dans leur giron sur un chemin stylistique qu’eux seuls semblent avoir tracé.

Passées ces considérations formelles, intéressons nous au fond. Les nouvelles sont variées, tant dans les décors que plante Jérôme Noirez – on pérégrine du Japon à l’Italie en passant par la République Tchèque – que dans les genres explorés – de l’horreur du triptyque Contes pour enfants mort-nés à l’absurde d’un Feverish Train, en passant par le délire pur d’un L’apocalypse selon Huxley. Le tout alterne entre le sombre - glauque – triste, le grotesque  et le franchement désopilant – lié justement au traitement du registre de l’absurde et à des tournures savamment ciselées – mais même là, l’humour peut être morbide, grinçant, et laisser en bouche un goût assez amer. Je signale par ailleurs que les auteurs pouvant se targuer d’être réellement drôles dans leur écrits ne sont pas pléthores. Jérôme Noirez, lui, en fait partie. Naturellement, je ne me sens pas de commenter toutes les nouvelles – et d’ailleurs ça vaut mieux, vu les conneries et aberrations que je pourrais proférer. Mais de l’ensemble, d’un très bon niveau général, émergent quelques pépites, au sujet desquelles je vais toucher deux trois mots.

En premier lieu, L’Apocalypse selon Huxley, nouvelle – initialement parue dans le recueil Ouvre-toi, acte de naissance des éditions Griffe d’Encre – que j’ai eu le plaisir de découvrir. Un gros, gros, gros trip complètement barré, manifestement pondu sous l’influence de substances un peu trop psychotropes. C’est déjanté, cradingue, drôle et, en bref, une véritable réussite. Ce n’est pas pour rien que Catherine Dufour, sous une mue de préfacière qu’elle avait revêtue pour l’occasion, en fait le chef d’œuvre du recueil.

La ville somnambule, ensuite, un récit beaaaaauuucoup moins drôle, narrant la quête d’une héroïne partie chercher, dans une île peuplée de fous, son amant qui vient de céder, sous l’emprise d’une secte,  aux douces sirènes de l’auto-émasculation. Ce texte prévaut par les scènes d’introduction et de conclusion, l’atmosphère mise en place, les personnages hauts en couleur – les fous, ou les Sokols, gardiens de l’île déguisés en vautour et maintenus dans un état hypnagogique – le traitement du thème de la folie, notamment dans l’espèce de chute qui conclut le récit, et par la critique des mouvements sectaires conduisant leurs affidés vers des perspectives pas franchement réjouissante. ‘Paraît que ce récit est inspiré d’une vraie secte, et d’évènements réels. Rien que d’y penser, ça fait rêv… Euh, ça me fouaille dans l’entrejambe, mais alors quelque chose de très sévère…

Ces deux textes sont à mon sens les meilleurs du recueil. Derrière, d’autres nouvelles tirent leurs épingles du jeu.

Kesu, le gouffre sourd. Le Japon, un musicien, trois vies sur le point de basculer. Un très bon texte, dans lequel la musique joue un rôle prépondérant.

Feverish Train et La Grande Nécrose, deux textes jouant du grotesque. Le premier narre le semblant d’enquête d’un détective sur la disparition d’un fétiche dans un train parcourant un bayou. Le second relate l’arrestation, pour détournement de mineure, d’un professeur de musique par deux flics catastrophiques, clin d’œil aux Dupond-t et archétypes du beauf’, le tout dans un univers où les morts ne sont pas enterrés mais pourrissent au soleil à chaque coin de rue. Deux très bons moments de lecture.  

Shirley’s doll, très courte nouvelle dans laquelle les poupées s’animent et pensent suite à l’intrusion d’insectes dans leurs "corps".

Ce sont là mes coups de cœur personnels. Le reste se lit avec plaisir, malgré deux trois nouvelles qui ne m’ont guère parlé, pour des raisons sûrement subjectives et puis, de toute façon, c’est le propre de tous les recueils, hein.

Quoiqu’il en soit, cet ouvrage est à recommander chaudement, et quand vient le moment fatidique de tourner la dernière page, on s’arrête, on fronce les sourcils, on se gratte l’occiput avant de secouer deux trois fois la tête, et on attend – déjà ! – avec impatience la prochaine publication du bonhomme. Chapeau bas.

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