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Djeeb le Chanceur

vendredi, octobre 2nd, 2009

 NOTE : Cette chronique est également soumise àla vindicte populaire sur le site ActuSF, quenaturellement vous connaissez tou(te)s !

 


 
Djeeb le Chanceur, de Laurent Gidon, roman paru aux éditions Mnémos collection Fantasy en juin 2009.
  276 pages, 20 euros.


 
 
 

 
 
 
 

LaurentGidon, également connu sous nos latitudes forumesques / SFF sous lepseudonyme Don Lorenjy, est l’auteur de plusieurs nouvelles parues sousdifférents supports – à noter, sa présence au sommaire du prochainBifrost. Après un premier ouvrage jeunesse, Aria des Brumes, paru en 2008 au Navire en pleine ville, Djeeb le Chanceur est son premier roman adulte, publié par les éditions Mnémos dans la collection Fantasy.

Des péripéties en foultitude

Djeeb est une sorte de ménestrel aventurier, esthète et poseur, éprisde liberté, imbu de lui-même, rusé, couillu en diable et prêt à sefoutre dans les situations les plus périlleuses parce que le danger,c’est de l’art. Ce goût prononcé pour les péripéties les plus osées lepousse à entreprendre un voyage vers Ambeliane, une ville mystérieuseet par là même propice à assouvir son besoin d’aventures. Pasdécontenancé le moins du monde, après avoir échappé une première fois àla justice, Djeeb, par le biais de ses tours, gagne les faveurs d’unetaverne tout entière, avant de se mettre – en compagnie du trèsversatile musicien Sagace Ingfreud – au service de Petral Herold, unaristocrate huppé ayant mainmise sur la puissante Guilde Maritime. Maisle faste des palais peine à masquer un entrelacs d’intrigues,auxquelles Djeeb se trouve irrémédiablement mêlé ; quand en plus, il seretrouve malgré lui en position presque affriolante avec la toute jeunefille de son amphitryon, il n’a plus le choix : il est contraintd’aider Herold dans ses luttes de pouvoirs, sous peine de se voir livréà une justice que l’on peut juger un peu trop expéditive. Mais, toutdébrouillard qu’il soit, il demeure un simple pion sur l’échiquier, etle sort va se retourner contre lui, le livrant à l’opprobre des Grandsd’Ambeliane… Pourchassé, la baraka naturelle et invraisemblable deDjeeb ne sera pas de trop pour le sortir de ce mauvais pas… Ainsi queFran Thelisorn, ex épouse de Petral Herold, qui sent pointer comme unpetit coup de béguin pour notre héros…

Un ouvrage stylistiquement abouti

Sur une trame qui n’a fondamentalement pas grand-chose de neuf, LaurentGidon parvient à bâtir un récit prenant. Sa plume s’exprime sur un tonléger, mais finalement très travaillé, de sorte que le roman n’oubliejamais la forme. L’auteur adapte son écriture à son héros et à sonpropos. Il en sort un texte très plaisant à lire, d’un style originalet fleuri – on pourrait même dire vibrionnant, dans le bon sens duterme , et quelques paragraphes vraiment notables. Les différents vocables (architecture, musique par exemple) sont maîtrisés.
Pour aller plus loin, là où Laurent Gidon réussit un très beau coup,c’est que le style ne nuit pas à l’intrigue, mais la sert. La balanceentre le fond et la forme est admirablement dosé, et atteint sans peineson point d’équilibre.

Le texte, écrit à la troisième personne, se concentre sur le personnagede Djeeb, point focal de tout le roman. On y partage les réflexions duprincipal protagoniste, qui dissèque tous ce/ceux qui l’entourent.Djeeb analyse tout en permanence ; l’apparence physique et les mimiquesde ses semblables lui permettent de dresser un bref profilpsychologique. Plus encore : certains airs de musiques et breuvagesalcoolisés, sont conçus et décrits en fonction de la personne à qui ilssont destinés, et ce sont là des passages d’une lecture et d’un fondtrès agréables. Ce procédé, immersif, permet non seulement à chaquepersonnage d’être un peu plus qu’un simple élément de décor, au risquede parfois trop en faire – c’est le cas à certains moments pour FranThelisorn – mais en plus il sert le roman : Djeeb a déjà une chance detous les diables, mais en plus l’observation de son environnement luipermet de se sortir de toutes les situations.

De l’art de l’influence

Le livre traite en particulier des thématiques de jeux de pouvoir etd’influence ; les personnages s’utilisent les uns les autres à peu prèsen permanence, en vue de satisfaire leurs desseins, que ceux-ci soientavouables ou non. Sagace Ingfreud passe sa vie à retourner sa veste,Petral Herold use de tous les moyens pour conserver son pouvoir… MêmeDjeeb est un personnage contrasté : altruiste par moments, il n’hésitepas non plus à sacrifier les gens qui ne lui sont plus utiles (pourinvestir Ambeliane promptement, il joue un sale tour à son équipage, lelivrant tout entier à la justice de la Cité). La justice, justement,autre thématique récurrente, puisque Djeeb passe une grande partie duroman à tenter de s’y soustraire. Une justice froide, implacable, oùl’influence et le charisme tiennent une place prépondérante, bien plusque la recherche du caractère avéré ou non de la culpabilité desprévenus. Une justice qui parvient même à convaincre les inculpés de lanécessité de leur propre mort… À noter également, la relative raretédes scènes de combats – de plus, celles-ci sont très brèves et, defait, plus crédibles que de sempiternels esclandres de quinze heuressans pause amphétamines pour se revigorer les biceps…

Un très bon roman, mais un poil surfait

Néanmoins, Djeeb le Chanceur porte en lui lesdéfauts de ses qualités. On regrettera ainsi par moment le caractère unpeu trop surfait du roman, tant dans le fond que dans le forme ; jerends grâce à Laurent Gidon d’accorder une telle place au travail surl’écriture, et il réussit globalement dans cette optique. Le problèmeest qu’à tant chercher la belle tournure, certaines phrases – voireparagraphes – deviennent lourds. Ne chipotons pas trop pour autant :ces quelques lourdeurs ne sont qu’un maigre tribut permettant à uneplume très personnelle de s’exprimer. Du côté du fond, le parti prisest celui du burlesque : on ne s’étonnera donc pas du caractère quelquepeu invraisemblable de certaines péripéties. Si la plupartfonctionnent – citons à cet égard une des scènes marquantes del’ouvrage, une beuverie mémorable au cours de laquelle Djeeb signe sapropre condamnation à mort avec allégresse ; c’est loufoque, drôle etça s’insère bien dans l’histoire certaines peinent à convaincre l’achèvement miraculeux d’une petite balade aérienne grâce à un arbreen feu, par exemple, qui titille le lecteur du fait de son inutilité.
Tout existantes qu’elles soient, ces petites imperfections ne doiventen aucun cas occulter la qualité générale de l’ouvrage ; on tiqueoccasionnellement, mais le met conserve toute sa saveur.

Un passage réussi vers le roman adulte

En définitive, Djeeb le Chanceur, s’inscrivantclairement dans la littérature de divertissement, est une lecture àconseiller, très plaisante, recherchée dans son écriture, etintéressante par bien des aspects. Ça tombe bien : il paraît queLaurent Gidon a l’intention de remettre le couvert, et l’on couverad’un œil bienveillant les prochaines aventures sorties de sonimagination – que Djeeb en soit le héros, ou non.

Dehors les chiens, les infidèles

vendredi, août 21st, 2009

Ahah, un roman dont jevoulais toucher deux mots – ça tombe mal, ma lecture n’en est plus tout à faitrécente. Pas grave, on va jouer aux équilibristes, et en cas de digressionsj’offrirais généreusement ma gorge juvénile au nœud coulant pour absoudre cespéchés…

 

 

Dehors les chiens, les infidèles, de Maïa Mazaurette, roman paru aux éditions Mnémos en octobre 2008.
296 pages, 22 euros.

 

 

 


 

Maïa Mazaurette, 30 anstout juste et journaliste de profession, bien connue sur la websphere grâce àson blog sur lequel elle aborde des sujets légers pour ne pas dire grivois,s’est fait remarquer par des ouvrages tels que La revanche du clitoris. Dehorsles chiens, les infidèles, publié chez Mnémos dans la collection Fantasy,constitue sa première incursion dans la SFFF. Autant dire que, surtout au vudes bons échos, j’attendais de pied ferme un roman qui s’éloignerait quelquepeu de ses habituelles trivialités – pas forcément désagréables au demeurant.Surtout avec un titre pareil, qui sort pour une fois des sentiers battus etrerebattus.

 

L’histoire prendplacedans, on va dire, notre moyen âge (il est fait allusion à lachrétienté, auxJuifs, à l’Inquisition… J’ai un peu de mal à parler d’uchronie, du faitdel’absence de repère géographique ouvertement Terrestre, mais bon, lesétiquettes, après tout, on s’en tamponne le front avec une queue delapin, comme disait ma regrettée professeur d"histoire).

 

Le destin du monde s’esttrouvé chamboulé par une grande Guerre entre les forces d’Auristelle – descroyants pour le moins fanatiques – et de l’Occidan Noir – les infidèles oumécréants, dirigés par l’Antépape. Ces derniers ayant forcé leur avantage, lemonde s’est trouvé plongé dans les ténèbres perpétuelles ; l’humanité apartiellement dégénéré : au mieux, les hommes se sont amaigris et ont prisun teint hâve ; d’autres ont carrément mutés, acquérant de nouveauxmembres humains ou bestiaux, et se trouvant ainsi voués à l’opprobred’Auristelle quand ces tares deviennent trop voyantes, car symbole de la marquede Lucifer. Dans cet environnement crépusculaire et chaotique, cinq adolescentssont envoyés tous les cinq ans dans une quête désespérée pour ramener l’Etoiledu Matin, artefact ayant appartenu au héros Galaad et censé ramener la Lumièresur le monde. Ces « élus » sont nommés Quêteurs, et revêtent desstatuts véritablement complémentaires : Guide, Inquisiteur, Garant de laRoyauté, Espion et Sentinelle. Nous suivons donc dans leur périple Spérance,Astasie, Cyférien, Vaast et Lièpre – j’en profite pour confesser l’agréableconsonance de ces prénoms, et de tant d’autres, qui ont en plus le mérite des’écarter des stéréotypes de la fantasy). Infiltré dans l’antre de l’OccidanNoir pour y recueillir des documents susceptibles de les aider dans leur quête,ils sont trahis par un autre groupe de Quêteur. Tandis que les armées del’Occidan Noir marchent sur Auristelle pour récupérer les documents subtilisés– manifestement cruciaux –, le groupe de Spérance se rendra compte quel’Histoire officielle fut pour le moins maquillée, et que les ennemis ne sontpas toujours ceux que l’on croit…

 

Ce roman, très fluide,brasse au final pas mal de thèmes et de choses, et dévoile page après page unevéritable richesse. La première réussite du roman tient dans la construction despersonnages. Ce n’était pas assez pour Maïa Mazaurette que de les rendre intéressants,crédibles, fouillés, elle se permet en plus le luxe de les faire évoluer – jeveux dire, évoluer vraiment. Que ce soit dans leur personnalité (hormis pourAstasie, figure la plus implacable, parfaite incarnation de l’Inquisition) ou,à plus forte raison encore, dans les relations qu’ils entretiennent les unsvis-à-vis des autres (particulièrement à partir de la dissolution des Quêteurs,prélude à des relations totalement nouvelle maintenant que la Quête, ciment deleur unité, est considérée comme achevée). Des personnages froids, cruels parmoments, plus ou moins fanatiques mais fanatiques toujours, avec lesquels onentre rarement en résonnance ; et pourtant, l’auteure parvient à lesrendre attachants, de sorte qu’on veut savoir ce qui va leur arriver.

La trame est intéressanteet se suit sans déplaisir – on notera cependant que l’alternance entre lespoints de vues de plus de cinq personnages rend le tout assez décousu, même siMaïa Mazaurette ne perd jamais le fil de son récit.

 

Le fanatisme religieuxapparaît en point d’orgue des thématiques abordées. Les forces d’Auristellesont tellement absorbées dans leur foi qu’elles n’hésitent pas à commettre lespires atrocités au nom du Seigneur ; c’est le cas à plus forte raison – ons’en serait douté – pour l’Inquisition, et à cet égard, une scène poignanteentre Astasie et un nouveau-né malformé révèle parfaitement jusqu’où peuventaller ces exaltés au nom de leur foi.

Autre thème qui endécoule, l’aryanisme, la recherche patentée de la pureté de la race. Pour lesgens d’Auristelle, la moindre tare physique révèle la marque de Satan – on estdonc en phase avec certaines « idées » qui prévalaient dans le mondemédiéval. Cet état de fait est propice à une lutte de l’intérieur intéressanteà suivre entre les « gens normaux » et les « malformés »,et qui influera ipso facto sur la fin du conflit opposant Auristelle etl’Occidan Noir. Le personnage de Cyférien, tiraillé entre les idéaux de laQuête, son extraction royale d’une part, et sa nature « malformée »d’autre part – il est doté d’une tête de chèvre et de yeux vairons – se trouvenaturellement placé au centre de cette lutte ; et cette position val’amener à évoluer radicalement, ce qui en fait, sûrement, le personnagele plus complexe et le plus intéressant.

La vérité historique et sarecherche, enfin. Au fur et à mesure du récit l’on se rend compte que les hautsfaits du héros Galaad se sont peut être bien accommodés avec la réalité, etquiconque s’obstine dans cette quête se voit confronté, au mieux, au mur dusilence, au pire, à une justice pour le moins expéditive. On ne limiterad’ailleurs pas ce thème vérité/mensonge à la seule histoire : les liensentre les personnages l’explore également – citons à cet égard le vrai/fauxlien de parenté entre Vaast et Astasie. La politique, comme souvent, estégalement le berceau du mensonge. Sous couvert de combattre l’obscurantisme etles ténèbres perpétuelles, on se rend compte assez vite qu’en réalité, les plushautes instances ecclésiastiques s’en accomodent fort bien.

 

Pas de manichéisme de basétage dans ce roman ; si Auristelle et l’Occidan Noir représentent biendeux extrêmes opposés, cette séparation ne se fait pas selon le référentiel dubien et du mal – ou alors, comme je m’en suis fait la réflexion, ils sontpresque tous mauvais mais de différentes manières. Au final, on le voit, letableau dressé des forces d’Auristelle et des principaux protagonistes n’estpas idyllique. Ca tombe bien, parce qu’en fait, on ne voit pratiquementqu’eux ; l’Occidan Noir est très peu dépeint, on se concentre beaucoupplus sur les dissensions, les luttes d’influences et les tromperies desdifférents groupes d’Auristelle, ce qui donne au roman une complexitébienvenue.

 

En résumé, un romansombre, foisonnant et original, à l’intrigue soignée et ponctuée derebondissements. Maïa Mazaurette réussit son entrée en fantasy avec brio, et jegage que même les plus récalcitrants au genre pourront lire ce livre sans le voueraux gémonies – et même, disons-le, en l’appréciant.

 

 

(Rappelons également que sortira bientôt dans la nouvelle collection Dédales, une nouvelle mouture du Pire est avenir, déjà publié chez Jacque Marie Laffont en 2004, mais manifestement (?) fortement revue et corrigée.)