Ahah, un roman dont je voulais toucher deux mots – ça tombe mal, ma lecture n’en est plus tout à fait récente. Pas grave, on va jouer aux équilibristes, et en cas de digressions j’offrirais généreusement ma gorge juvénile au nœud coulant pour absoudre ces péchés…
Dehors les chiens, les infidèles, de Maïa Mazaurette, roman paru aux éditions Mnémos en octobre 2008.
296 pages, 22 euros.
Maïa Mazaurette, 30 ans tout juste et journaliste de profession, bien connue sur la websphere grâce à son blog sur lequel elle aborde des sujets légers pour ne pas dire grivois, s’est fait remarquer par des ouvrages tels que La revanche du clitoris. Dehors les chiens, les infidèles, publié chez Mnémos dans la collection Fantasy, constitue sa première incursion dans la SFFF. Autant dire que, surtout au vu des bons échos, j’attendais de pied ferme un roman qui s’éloignerait quelque peu de ses habituelles trivialités – pas forcément désagréables au demeurant. Surtout avec un titre pareil, qui sort pour une fois des sentiers battus et rerebattus.
L’histoire prend place dans, on va dire, notre moyen âge (il est fait allusion à la chrétienté, aux Juifs, à l’Inquisition… J’ai un peu de mal à parler d’uchronie, du fait de l’absence de repère géographique ouvertement Terrestre, mais bon, les étiquettes, après tout, on s'en tamponne le front avec une queue de lapin, comme disait ma regrettée professeur d"histoire).
Le destin du monde s’est trouvé chamboulé par une grande Guerre entre les forces d’Auristelle – des croyants pour le moins fanatiques – et de l’Occidan Noir – les infidèles ou mécréants, dirigés par l’Antépape. Ces derniers ayant forcé leur avantage, le monde s’est trouvé plongé dans les ténèbres perpétuelles ; l’humanité a partiellement dégénéré : au mieux, les hommes se sont amaigris et ont pris un teint hâve ; d’autres ont carrément mutés, acquérant de nouveaux membres humains ou bestiaux, et se trouvant ainsi voués à l’opprobre d’Auristelle quand ces tares deviennent trop voyantes, car symbole de la marque de Lucifer. Dans cet environnement crépusculaire et chaotique, cinq adolescents sont envoyés tous les cinq ans dans une quête désespérée pour ramener l’Etoile du Matin, artefact ayant appartenu au héros Galaad et censé ramener la Lumière sur le monde. Ces « élus » sont nommés Quêteurs, et revêtent des statuts véritablement complémentaires : Guide, Inquisiteur, Garant de la Royauté, Espion et Sentinelle. Nous suivons donc dans leur périple Spérance, Astasie, Cyférien, Vaast et Lièpre – j’en profite pour confesser l’agréable consonance de ces prénoms, et de tant d’autres, qui ont en plus le mérite de s’écarter des stéréotypes de la fantasy). Infiltré dans l’antre de l’Occidan Noir pour y recueillir des documents susceptibles de les aider dans leur quête, ils sont trahis par un autre groupe de Quêteur. Tandis que les armées de l’Occidan Noir marchent sur Auristelle pour récupérer les documents subtilisés – manifestement cruciaux –, le groupe de Spérance se rendra compte que l’Histoire officielle fut pour le moins maquillée, et que les ennemis ne sont pas toujours ceux que l’on croit…
Ce roman, très fluide, brasse au final pas mal de thèmes et de choses, et dévoile page après page une véritable richesse. La première réussite du roman tient dans la construction des personnages. Ce n’était pas assez pour Maïa Mazaurette que de les rendre intéressants, crédibles, fouillés, elle se permet en plus le luxe de les faire évoluer – je veux dire, évoluer vraiment. Que ce soit dans leur personnalité (hormis pour Astasie, figure la plus implacable, parfaite incarnation de l’Inquisition) ou, à plus forte raison encore, dans les relations qu’ils entretiennent les uns vis-à-vis des autres (particulièrement à partir de la dissolution des Quêteurs, prélude à des relations totalement nouvelle maintenant que la Quête, ciment de leur unité, est considérée comme achevée). Des personnages froids, cruels par moments, plus ou moins fanatiques mais fanatiques toujours, avec lesquels on entre rarement en résonnance ; et pourtant, l’auteure parvient à les rendre attachants, de sorte qu’on veut savoir ce qui va leur arriver.
La trame est intéressante et se suit sans déplaisir – on notera cependant que l’alternance entre les points de vues de plus de cinq personnages rend le tout assez décousu, même si Maïa Mazaurette ne perd jamais le fil de son récit.
Le fanatisme religieux apparaît en point d’orgue des thématiques abordées. Les forces d’Auristelle sont tellement absorbées dans leur foi qu’elles n’hésitent pas à commettre les pires atrocités au nom du Seigneur ; c’est le cas à plus forte raison – on s’en serait douté – pour l’Inquisition, et à cet égard, une scène poignante entre Astasie et un nouveau-né malformé révèle parfaitement jusqu’où peuvent aller ces exaltés au nom de leur foi.
Autre thème qui en découle, l’aryanisme, la recherche patentée de la pureté de la race. Pour les gens d’Auristelle, la moindre tare physique révèle la marque de Satan – on est donc en phase avec certaines « idées » qui prévalaient dans le monde médiéval. Cet état de fait est propice à une lutte de l’intérieur intéressante à suivre entre les « gens normaux » et les « malformés », et qui influera ipso facto sur la fin du conflit opposant Auristelle et l’Occidan Noir. Le personnage de Cyférien, tiraillé entre les idéaux de la Quête, son extraction royale d’une part, et sa nature « malformée » d’autre part – il est doté d’une tête de chèvre et de yeux vairons – se trouve naturellement placé au centre de cette lutte ; et cette position va l’amener à évoluer radicalement, ce qui en fait, sûrement, le personnage le plus complexe et le plus intéressant.
La vérité historique et sa recherche, enfin. Au fur et à mesure du récit l’on se rend compte que les hauts faits du héros Galaad se sont peut être bien accommodés avec la réalité, et quiconque s’obstine dans cette quête se voit confronté, au mieux, au mur du silence, au pire, à une justice pour le moins expéditive. On ne limitera d’ailleurs pas ce thème vérité/mensonge à la seule histoire : les liens entre les personnages l’explore également – citons à cet égard le vrai/faux lien de parenté entre Vaast et Astasie. La politique, comme souvent, est également le berceau du mensonge. Sous couvert de combattre l’obscurantisme et les ténèbres perpétuelles, on se rend compte assez vite qu’en réalité, les plus hautes instances ecclésiastiques s’en accomodent fort bien.
Pas de manichéisme de bas étage dans ce roman ; si Auristelle et l’Occidan Noir représentent bien deux extrêmes opposés, cette séparation ne se fait pas selon le référentiel du bien et du mal – ou alors, comme je m’en suis fait la réflexion, ils sont presque tous mauvais mais de différentes manières. Au final, on le voit, le tableau dressé des forces d’Auristelle et des principaux protagonistes n’est pas idyllique. Ca tombe bien, parce qu’en fait, on ne voit pratiquement qu’eux ; l’Occidan Noir est très peu dépeint, on se concentre beaucoup plus sur les dissensions, les luttes d’influences et les tromperies des différents groupes d’Auristelle, ce qui donne au roman une complexité bienvenue.
En résumé, un roman sombre, foisonnant et original, à l’intrigue soignée et ponctuée de rebondissements. Maïa Mazaurette réussit son entrée en fantasy avec brio, et je gage que même les plus récalcitrants au genre pourront lire ce livre sans le vouer aux gémonies – et même, disons-le, en l’appréciant.




