276 pages, 20 euros.
Des péripéties en foultitude
Djeeb est une sorte de ménestrel aventurier, esthète et poseur, épris
de liberté, imbu de lui-même, rusé, couillu en diable et prêt à se
foutre dans les situations les plus périlleuses parce que le danger,
c’est de l’art. Ce goût prononcé pour les péripéties les plus osées le
pousse à entreprendre un voyage vers Ambeliane, une ville mystérieuse
et par là même propice à assouvir son besoin d’aventures. Pas
décontenancé le moins du monde, après avoir échappé une première fois à
la justice, Djeeb, par le biais de ses tours, gagne les faveurs d’une
taverne tout entière, avant de se mettre – en compagnie du très
versatile musicien Sagace Ingfreud – au service de Petral Herold, un
aristocrate huppé ayant mainmise sur la puissante Guilde Maritime. Mais
le faste des palais peine à masquer un entrelacs d’intrigues,
auxquelles Djeeb se trouve irrémédiablement mêlé ; quand en plus, il se
retrouve malgré lui en position presque affriolante avec la toute jeune
fille de son amphitryon, il n’a plus le choix : il est contraint
d’aider Herold dans ses luttes de pouvoirs, sous peine de se voir livré
à une justice que l’on peut juger un peu trop expéditive. Mais, tout
débrouillard qu’il soit, il demeure un simple pion sur l’échiquier, et
le sort va se retourner contre lui, le livrant à l’opprobre des Grands
d’Ambeliane… Pourchassé, la baraka naturelle et invraisemblable de
Djeeb ne sera pas de trop pour le sortir de ce mauvais pas… Ainsi que
Fran Thelisorn, ex épouse de Petral Herold, qui sent pointer comme un
petit coup de béguin pour notre héros...
Un ouvrage stylistiquement abouti
Sur une trame qui n’a fondamentalement pas grand-chose de neuf, Laurent
Gidon parvient à bâtir un récit prenant. Sa plume s’exprime sur un ton
léger, mais finalement très travaillé, de sorte que le roman n’oublie
jamais la forme. L’auteur adapte son écriture à son héros et à son
propos. Il en sort un texte très plaisant à lire, d’un style original
et fleuri – on pourrait même dire vibrionnant, dans le bon sens du
terme –, et quelques paragraphes vraiment notables. Les différents vocables (architecture, musique par exemple) sont maîtrisés.
Pour aller plus loin, là où Laurent Gidon réussit un très beau coup,
c’est que le style ne nuit pas à l’intrigue, mais la sert. La balance
entre le fond et la forme est admirablement dosé, et atteint sans peine
son point d’équilibre.
Le texte, écrit à la troisième personne, se concentre sur le personnage
de Djeeb, point focal de tout le roman. On y partage les réflexions du
principal protagoniste, qui dissèque tous ce/ceux qui l’entourent.
Djeeb analyse tout en permanence ; l’apparence physique et les mimiques
de ses semblables lui permettent de dresser un bref profil
psychologique. Plus encore : certains airs de musiques et breuvages
alcoolisés, sont conçus et décrits en fonction de la personne à qui ils
sont destinés, et ce sont là des passages d’une lecture et d’un fond
très agréables. Ce procédé, immersif, permet non seulement à chaque
personnage d’être un peu plus qu’un simple élément de décor, au risque
de parfois trop en faire – c’est le cas à certains moments pour Fran
Thelisorn – mais en plus il sert le roman : Djeeb a déjà une chance de
tous les diables, mais en plus l’observation de son environnement lui
permet de se sortir de toutes les situations.
De l’art de l’influence
Le livre traite en particulier des thématiques de jeux de pouvoir et
d’influence ; les personnages s’utilisent les uns les autres à peu près
en permanence, en vue de satisfaire leurs desseins, que ceux-ci soient
avouables ou non. Sagace Ingfreud passe sa vie à retourner sa veste,
Petral Herold use de tous les moyens pour conserver son pouvoir… Même
Djeeb est un personnage contrasté : altruiste par moments, il n’hésite
pas non plus à sacrifier les gens qui ne lui sont plus utiles (pour
investir Ambeliane promptement, il joue un sale tour à son équipage, le
livrant tout entier à la justice de la Cité). La justice, justement,
autre thématique récurrente, puisque Djeeb passe une grande partie du
roman à tenter de s’y soustraire. Une justice froide, implacable, où
l’influence et le charisme tiennent une place prépondérante, bien plus
que la recherche du caractère avéré ou non de la culpabilité des
prévenus. Une justice qui parvient même à convaincre les inculpés de la
nécessité de leur propre mort… À noter également, la relative rareté
des scènes de combats – de plus, celles-ci sont très brèves et, de
fait, plus crédibles que de sempiternels esclandres de quinze heures
sans pause amphétamines pour se revigorer les biceps…
Un très bon roman, mais un poil surfait
Néanmoins, Djeeb le Chanceur porte en lui les
défauts de ses qualités. On regrettera ainsi par moment le caractère un
peu trop surfait du roman, tant dans le fond que dans le forme ; je
rends grâce à Laurent Gidon d’accorder une telle place au travail sur
l’écriture, et il réussit globalement dans cette optique. Le problème
est qu’à tant chercher la belle tournure, certaines phrases – voire
paragraphes – deviennent lourds. Ne chipotons pas trop pour autant :
ces quelques lourdeurs ne sont qu’un maigre tribut permettant à une
plume très personnelle de s’exprimer. Du côté du fond, le parti pris
est celui du burlesque : on ne s’étonnera donc pas du caractère quelque
peu invraisemblable de certaines péripéties. Si la plupart
fonctionnent – citons à cet égard une des scènes marquantes de
l’ouvrage, une beuverie mémorable au cours de laquelle Djeeb signe sa
propre condamnation à mort avec allégresse ; c’est loufoque, drôle et
ça s’insère bien dans l’histoire – certaines peinent à convaincre –
l’achèvement miraculeux d’une petite balade aérienne grâce à un arbre
en feu, par exemple, qui titille le lecteur du fait de son inutilité.
Tout existantes qu’elles soient, ces petites imperfections ne doivent
en aucun cas occulter la qualité générale de l’ouvrage ; on tique
occasionnellement, mais le met conserve toute sa saveur.
Un passage réussi vers le roman adulte
En définitive, Djeeb le Chanceur, s’inscrivant
clairement dans la littérature de divertissement, est une lecture à
conseiller, très plaisante, recherchée dans son écriture, et
intéressante par bien des aspects. Ça tombe bien : il paraît que
Laurent Gidon a l’intention de remettre le couvert, et l’on couvera
d’un œil bienveillant les prochaines aventures sorties de son
imagination – que Djeeb en soit le héros, ou non
.




