178 pages, 9.80 euros.
On ne présente plus Jack Vance, conteur et créature d’univers hors pair. C’est à la redécouverte de cinq nouvelles écrites entre 1951 et 1961 que nous convient les éditions ActuSF – Les trois souhaits. Evidemment, il est hors de question de se priver.
Dans la nouvelle ouvrant ce recueil, James Aiken, créateur d’effets spéciaux de son état, assiste dans l’hôpital du Dr. Krebius à la projection d’un conte russe, Vassilissa, dont l’héroïne ressemble comme deux gouttes d’eau à Carol Bannister, une jeune fille mystérieusement atteinte de cécité depuis le suicide de son père, soignée à l’hôpital grâce à un appareil optique fort peu conventionnel. Carol n’a pourtant jamais joué dans aucun métrage. Elle finit par s’ouvrir à Aiken, manifestement porteuse d’un secret qu’il n’est pas bon de dévoiler au grand jour.
Elle ne partait pas d’une mauvaise idée, cette nouvelle. Mais elle se révèle ultra prévisible et, en plus, les deux dernières pages sont, amha, pas crédibles, voire même assez ridicules – les répliques, mon dieu, les répliques ! Il flotte également un petit parfum suranné que j’ai fort peu goûté. On passe.
Personnes déplacées est une nouvelle intéressante, à n’en pas douter. Un jour, inopinément, des humanoïdes pâlots sortent par myriades d’une béance s’ouvrant au cœur d’un vallon sur les entrailles de la terre. Ils sont bientôt plusieurs millions à squatter les verts pâturages, et les dirigeants des grandes nations sont vite dépassés par l’épineux problème de leur relogement. Enfin… Disons plutôt qu’ils n’ont résolument pas envie de se mouiller non plus. Ce texte est livré sous une forme peu fréquente, puisqu’il s’agit de missives et coupures de presse. Et dans le fond, transcrit une parabole bien vue sur m’immigration, l’intolérance, la peur de l’autre (tiens, Brice H., si tu nous lis…). Un monde qui, parce qu’ « ici chacun désigne son voisin » dès lors que des difficultés s’imposent, est tout à fait représentatif de nous autres humains dans nos travers. On regrettera tout de même une fin trèèèès rapide, comme si Vance n’avait eu qu’une envie : jeter le stylo pour passer à la nouvelle suivante ; un épilogue, à cet égard, assez décevant, mais qui n’entache pas pour autant une nouvelle de bonne facture.
Bruit, sous la forme d’un journal, relate les quelques jours passés par un homme, échoué sur une planète mystérieuse où, dans un cadre bucolique, flottent quelques silhouettes évanescentes et résonnent faiblement d’énigmatiques airs de musique variant selon les jours et quatre soleils de différentes teintes. Mirage, ou formes de vie d’une toute autre essence, et par conséquent fondamentalement imperceptibles ? Une nouvelle au final très contemplative, sans intrigue, anecdotique pourrait-on dire, mais qui a le mérité de se révéler poétique et de dévoiler un cadre dépaysant et bien dépeint. Toujours ça de pris.
Et puis, loin au dessus du reste du recueil, la baroque et chatoyante Papillon de Lune, témoignant d’une imagination des plus fantasques. La nouvelle relate la quête de Thissel, chargé de mettre aux fers un assassin dangereux cabotant sur la planète Sirène. Intrigue banale, mais mes aïeux ! quel décor !!! Car ici, dans ce cadre lacustre rappelant Venise, les autochtones ne s’expriment que par le chant accompagné d’un instrument de musique et portent en permanence des masques dont les apparats, étoffes et pierreries reflètent la condition sociale de leur porteur. La société est bâtie sur des rapports de hiérarchie très stricts allant jusqu’à l’asservissement – l’esclavage y est légalisé –, principe perceptible par le vecteur d’instruments investis d’un pouvoir symbolique puisque l’on utilise tel ou tel instrument en fonction du registre de discours adopté, de sa position sociale vis-à-vis de son interlocuteur et de l’estime que l’on lui porte. Dire que lire une nouvelle prenant place dans un cadre si prodigieusement échafaudé est d’un grand agrément pour le lecteur relève de l’euphémisme le plus plat. Certes, j’ai toujours du mal avec les dialogues au moment où le danger atteint un pic (comme si, sa dernière heure venue ; il était naturel de déclamer « Fichtre ! Me voilà fait comme un rat ! »). On notera également que la splendeur du cadre et l’intelligence dont témoigne la création du peuple sirénien et de ses mœurs, peinent à masquer une intrigue des plus conventionnelles, certes pas mal fichue, mais loin de détonner – et ce, même si le final sort des sentiers battus. Mais bon, en ce qui concerne cette nouvelle, c’est avec plaisir que je passe outre ces deux défauts, parce que le cadre est sublime, le concept sirénien admirable d’inventivité et l’insurpassable incompatibilité des cultures qui en découle donne lieu à des scènes et un final peu communs et ma foi très bien vus. Papillon de Lune est la seule nouvelle de ce recueil qui mérite à mes yeux le statut d’incontournable, mais elle le mérite plutôt deux fois qu’une.
Le recueil se clôt sur une nouvelle exposant à nouveau un univers bien esquissé ; Briar Kelly, en volant le joyau précieux d’une confrérie de mystiques vénérant le dieu Han, se voit promettre par ceux-ci une agonie longue et douloureuse. Le seul moyen de s’en sortir est de franchir le portail qui l’emmènera dans une autre dimension, où siège une dodécacratie1 d’entités divines, dont le fameux Han… Une nouvelle pas mal troussée, mais là aussi, trop elliptique et incongrue dans son achèvement pour convaincre. Reste, comme d’hab’, un univers bien esquissé et un pouvoir d’évocation certain.
Un recueil un peu inégal donc, mais bien écrit, visuel et coloré, doté de deux bons textes variant selon les goûts, témoignant en tout les cas – hormis la nouvelle d’ouverture, seule et unique que je qualifierai de résolument médiocre – d’univers admirablement dépeints et d’une authentique faculté d’évocation, deux traits caractéristiques de l’œuvre de l’auteur. Et, au dessus de tout cela, trône majestueusement la nouvelle Papillon de Lune qui justifie presque à elle seule l’achat de ce court volume fort peu onéreux dans lequel les amateurs des univers vanciens devraient trouver leur compte.
1. S’cuzez, hein, mais la tentation du néologisme, tout ça…




